Le silence grince

Foe – Running



J’ai une lettre en attente, une écrite faite pour partir. Une où je l’entends, où je pointe ce sur quoi nous avons tourné. Il pourra me dire que je me trompe, je crois s’il me dit ça, je ne saurai plus, ensuite. Nous aider.

Sans doute, lui non plus ne sait plus faire avec moi comme je ne sais plus avec lui. Écouter pour combler, on va faire ça maintenant ? Non, je ne dormais pas cette nuit, je ne dors pas. Je réfléchis, j’écoute, je me repasse les mots et les silences, je ne suis pas blessée, simplement inquiète pour la suite. J’ai mal dans les trois appels à tourner autour sans rien nommer, j’ai mal dans l’écoute et l’oreille gratte. Je noie la douleur d’huile d’amande douce, le bruit au-dessus, toujours au-dessus. Une histoire de distance et de mots revenus par le silence, des mots coincés comme un pont entre nous. On ne se soigne pas comme ça, c’est ce que j’entends dans cette réticence à écouter, ça ne suffit pas de parler, il faut le pouvoir, aussi, il ne sait plus pouvoir, il ne sait plus si tout est resté coincé en lui. Et je dois pouvoir l’entendre ce qui grince si infernalement, ne pas en rester au grincement mais écouter le lieu, le caillou, le jour, la nuit, écouter et mettre un peu d’huile.

Il faudrait que je puisse marcher, imprimer les mots ailleurs que sur les carnets, que le dedans se promène dehors. Le froid me tient toute à l’intérieur, c’est difficile. Je suis à l’étroit depuis qu’il n’a pas reçu, rien demandé, qu’il m’a laissé ça dedans.
C’est ça. À l’étroit. J’ai l’étroitesse de son silence à faire sortir, à prendre par la main, à expulser dans la douceur. Ce voyage arrive juste à temps, je vais avoir tant de moi à disperser dans les campagnes.. Je me demande, si je n’ai pas tout remis mon sommeil à l’endroit d’ici mon retour ai-je le droit de disparaître. Parce que voilà, vraiment, je peux le dire, j’en ai tellement, tellement par-dessus la tête de tout ça, je suis tellement épuisée par moment, je voudrais me sortir de là, récupérer l’ami et ses défauts et ses qualités et mon sommeil, voilà, dormir et m’apaiser de cette histoire qui traîne traîne traîne et qui a ce bruit qui grince..

J’ai envoyé, j’attends. J’en disparaitrai peut-être.
Restera ce qui grinçait.

au stylo 005

Une peur en retard

Certain·es ici savent. C’est un mot de dessous les lits, le monstre effrayant, il contient toute la peur du monde, il est la mort, celle qui viendra ou ne viendra pas, se signale, rappelle que nous sommes mortels et que ça viendra pour nous aussi. Maintenant, plus tard. Un jour.

Son cancer vient de me sauter à la gorge alors que c’était le sien, pas le mien. J’ai eu la pensée, qui est venue aussi à une autre, que je ne dormais pas pour cette raison, je veillais. Jusque là. Je ne dormais pas jusqu’au cancer de mon âme-sœur, ça se tient, les nuits à veiller pour qu’il n’arrive rien, comme si cela fonctionnait ainsi, comme si vraiment, cela suffirait. En moi est venu un silence, je l’entends dans ce qu’il ne fait plus de bruit, un mot est tombé et avec lui une tension que je n’avais pas vue.

Il n’y est plus. Le silence du cancer, c’est cette présence inconnue qui s’apprend quand il n’y est plus, qu’il a été retiré, disséqué, ouvert, on l’apprend dans sa forme, sa grandeur, son immensité minuscule, son existence terrifiante et déjà il est mort, c’était pour lui la mort, il n’existe plus, l’angoisse est décalée, c’est une peur en retard, stupidement en retard, et il faut se remettre de ça, de ce déséquilibre pratiquement indécent et incompréhensible. C’est terminé. Et alors il y a l’autre nouvelle, l’autre problème et quelque part dans la tête ça se demande je dois prioriser quoi je dois traiter quelle information, c’est lequel le vrai souci. Et puis la troisième vague arrive, est-ce qu’il y en a d’autres. Ils l’ont trouvé fortuitement celui-ci, est-ce qu’il y en a d’autres. Il reste un monstre sous le lit, alors ?

Je l’aime. J’ai besoin d’elle davantage que je n’ai besoin de moi, je ne sais pas le dire autrement qu’ainsi – et pourtant j’ai besoin de moi, ceci n’est pas une dépréciation. Elle m’est simplement vitale, elle est ce que je ne suis pas et ce que je suis, elle est ce qui me manque lorsqu’elle est loin, elle est la promesse la présence et l’absence, elle me relie en permanence aux autres et à moi-même, surtout à moi-même, elle est elle et j’en ai besoin.
Et moi, je ne sais pas tuer les monstres sous les lits. Je sais les accompagner, pas les tuer. Je n’ai pas cette compétence-là, cette surpuissance-là, je ne sais rien, le monde ne sait pas, n’a jamais trouvé par quelle porte ils entraient, parce que lorsqu’il en trouve une, il y en a dix mille autres ailleurs. L’injustice de ce fait, tout se tient là.
Il y a trop de portes, on est dépassé.

Je laisse mon corps décider, soulagé ou inquiet il saura bien me dire, il a toujours su avant moi ce que je ressentais. Ce que j’ai pleuré s’est envolé, il y a tout mon amour et sa présence à elle, le choc passant se mélangent trop d’émotions contradictoires, encore. Il y a même de l’apaisement au milieu de la peur rétrospective, de l’apaisement. Allez y comprendre quelque chose.




La création, est-ce périssable

Frazey Ford – In My Time of Dying


lundi 7-mardi 8
Je m’entendais tellement pleurer depuis si loin dans les âges, peut-être je ne dormais pas pour ça, parce qu’au fond il fallait vraiment avoir les épaules pour soutenir autant de souffrance. Je ne sais pas si je vais dormir les prochaines nuits, je sais seulement, je ne m’entends plus dans les pleurs, il y a un doux silence, un apaisement, il y a un amour profond pour tous les Moi en larmes s’étant tu un par un depuis ce matin que je prends soin, depuis tous ces matins et toutes ces nuits où j’ai tenté de prendre soin.

Il y a un soupir léger.
Un étau desserré.

Et alors après des heures d’apaisement, l’angoisse est revenue, elle a rampé jusque sur mes idées avec un enthousiasme fort dérangeant, j’en souffre quelque part dans la poitrine – même pas vers le cœur. Il me semble, c’est le stress de voir revenir l’angoisse et d’envisager une nouvelle nuit fortement médicamentée où je garderai les yeux fermés pour me tromper, faire semblant, me faire croire que je le peux.

mardi 8
Tout de même cette nuit comme les autres, la petite chose un peu parme et sécable ne m’a pas assommée, je me suis endormie deux heures trente après l’anxiolytique – oui, il s’est endormi avant moi c’est évident, il fallait bien que l’un de nous deux succombe et ce n’était pas moi – et je me suis réveillée deux fois, malgré la petite chose avalée. Je résiste tellement, je me demande parfois s’il est raisonnable de m’acharner, si je ne devrais pas simplement vivre ma vie la nuit, j’aurais davantage d’heures que le monde pour lire ou créer.

mercredi 9
Justement je n’ai plus beaucoup de place pour la création, ni trop l’énergie.. J’ai repris l’IEF parce qu’à un moment les vacances s’arrêtent même si l’on n’est pas prêt. J’ai changé notre organisation et je ne sais pas si je verrai le bout de toutes mes journées. Hibou est un enfant insatiable.
Jusqu’à il y a peu nous travaillions le matin, les deux enfants en même temps, deux heures pour Prince et vingt minutes pour Hibou parce que ce dernier se lassait des interruptions et ne voulait très vite, plus rien faire. J’avais donc dans l’idée de tenter 45 minutes voire une heure avec lui, puis d’enchainer avec Prince, le tout avant le repas de midi.
Vaste blague.
Hibou travaille son CP et CE1 sans la moindre pause durant 2h30 – lecture, écriture, compréhension de texte, dessin sur le texte vu, calcul, géométrie, sciences, etc. Lorsque je crie grâce et souhaite manger il râle, puis fait carrément la tête parce que je ne vais pas reprendre avec lui après le repas, mais avec son frère. Alors il reste avec nous et travaille le programme de CM2 et 6è. J’ai eu la surprise de constater qu’il sait parfaitement ce qu’est un angle droit et qu’il les a même repéré dans toute la maison – équerre à l’appui – et qu’il a très bien compris (depuis les cours de son frère) comment accorder un participe passé avec être et avoir – il n’a pas encore la subtilité de certains cas avec avoir, mais je sens, ça viendra bien vite. En résumé, j’ai intérêt à aller un peu plus vite encore, pour un peu tout. Il n’y a que l’écriture que nous reprenons doucement, et finalement ma nouvelle manière de faire lui plait particulièrement bien, il aime apprendre ce que durant une année il a refusé d’approcher. Je suppose, il se sent prêt..

Pour moi c’est plus délicat. Si je l’écoutais, il apprendrait depuis son réveil jusqu’à son coucher. Et moi je ne tiens pas la route, je fais une embardée bien avant. Il y a deux soirs de ça, il a demandé à faire des calculs plutôt que l’histoire du soir.. finalement il a fait tout de même l’histoire, mais cet enfant montre à quel point il est assoiffé de tout connaitre.
C’est merveilleux et fatiguant, c’est un même mouvement. Je serais bien mal avisée de me plaindre, puisque la difficulté je la connais avec Prince je peux être heureuse de cet engouement avec Hibou. Et je le suis, pleinement. La fatigue vient s’y disputer, simplement.
À six ans je dévorais les livres de ma bibliothèque de quartier, j’ai été indépendante très rapidement, je m’y rendais seule et j’empruntais plus que le maximum autorisé. Évidemment, ma mère y était pour beaucoup.. je ne pouvais pas compter sur elle pour m’apprendre. Est-ce à dire qu’il peut trop compter sur moi cet enfant ? Je suppose qu il doit y avoir un entre-deux.. mais voilà il a six ans, il apprivoise seulement l’écriture et la lecture, je ne peux pas lui demander d’être indépendant avant son heure.
Je suis simplement fatiguée. Mais honnêtement je suis également soulagée dans mon enseignement, je ne rate pas ça, et même son enthousiasme est doux et apaisant pour moi. J’ai, pour l’instant, la capacité de le suivre et je m’en réjouis. Mais honnêtement ce qu’il faudrait à cet enfant, c’est un professeur particulier, parce que moi si je n’obtiens pas du temps pour créer, vous allez me récupérer avec beaucoup plus de folie qu’il n’y en a déjà en moi – et ça ne va pas être joli.

Alors pour l’instant je dessine aux feutres à alcool depuis décembre – six fois durant 40 jours .. – , je mélange les textures, j’ai le temps un peu de ça, entre tous les « je m’ennuie » de Hibou. Mais mes autres envies – comme la feutrine – sont en attente, et c’est frustrant, vraiment. Choisir ce qu’on peut faire et ne pourra pas, en permanence.. je crois, je n’ai jamais aimé, j’ai toujours tout voulu, tout désiré, et surtout avant d’avoir mes petits-grands je n’avais pas cet épuisement.. il faut croire qu’en dix années, je n’ai toujours pas fait le deuil.
Alors.
Je ne peux pas tout faire.
C’est dit, je ne peux pas.
Je n’aurai jamais de toute une vie, jamais suffisamment d’énergie, la création se coince en moi sans voir le jour.
Loin en moi sommeille une créatrice et elle va dormir longtemps encore.