Aujourd’hui il me faudrait un mot pour désigner



 
Il me faudrait un mot pour désigner, ce qui va bien au milieu de ce qui va mal, ou alors ce qui va mal au milieu de ce qui va bien – mais là ce serait moins doux, je crois, ce serait un sens malheureux. Comment désigner cet entre-deux délicat, la douleur-la joie, la fatigue-la danse, le froid-l’amour. Comment est-ce que je dis ça, ces opposés éloignés et pourtant tellement liés ? Il y a comme un raté. On ne désigne pas, on ne dit pas, on ne peut insister sur l’intimité. On ne peut que dire sans dire.

D’après l’exercice 366 réels à prises rapides

 

Quand on passe de la malfaisance de mon frère à la description du ciel équatorial, de la profondeur du mal à la profondeur du bleu, de la fomentation du mal à celle de l’infini, c’est ça. Et cela sans qu’on le remarque, sans qu’on le voie. L’écriture courante, c’est ça, celle qui ne montre pas, celle qui n’insiste pas, qui a à peine le temps d’exister. Qui jamais ne « coupe » le lecteur, ne prend sa place. Pas de version proposée. Pas d’explication.

Entretien de Marguerite Duras, Le Nouvel Observateur (journaliste, Hervé Le Masson)

feuille Lilas jardin automne

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chaton oasis marche

 

Aujourd’hui attention particulière à ne pas faire

J’ai fait très attention. A ne pas coudre en décalé les deux tissus, à ne pas me rendormir après le réveil brutal, à ne pas arriver en retard – et nous avons couru -, à ne pas m’énerver sur la moindre faille dans la voix de Prince. Particulièrement j’ai souhaité ne pas perdre le fil, les heures les rayons l’hiver, à ne pas rester dans le gris tombant et j’ai raté la lumière. J’ai tellement fait attention, ce matin j’ai oublié d’ouvrir les yeux pour la journée : dans tous les coins il fait simplement froid.

D’après l’exercice 366 réels à prises rapides – Aujourd’hui attention particulière à ne pas faire…

automne feuilles Aujourd'hui attention particulière à ne pas faire
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Je ne sais plus l’écrire bien, la fatigue. Elle me dévore.
Toute cette journée, j’ai un peu regardé juste devant moi avec les yeux qui papillonnaient. Je ne sais pas bien ce que j’ai fait. Sinon, juste rien. Je suis déçue, cela ne m’a pas reposée.

C’est peut-être aussi, toutes ces douleurs qui occupent la tête, et puis tout ce sang sur le genou de Hibou, toujours le même sang, toujours le même genou. Ce n’est pas joli, ça ne l’est jamais. Le bitume, il gagne à tous les coups. La tourterelle aussi, ce matin, elle a perdu, tout perdu sur le bitume. Cet enfant de cinq ans, rarement perturbé, a plongé sa main vers les plumes qui volaient, et moi pendant ce temps ma première pensée fut qu’il y avait des anges – mais mon dieu pourquoi – elles étaient partout dans le ciel, je n’avais pas vu, encore, sur le sol.

Je m’étais levée en catastrophe, il était 9h18 et je devais être à 9h30 devant la porte du cirque de Hibou. Je n’y étais pas, évidemment. A courir, nous sommes arrivés essoufflés à 9h32, j’avais oublié de lui attacher les cheveux et je crois, j’avais encore la marque de mon fil imprimée sur le visage, mais j’étais presque coiffée et presque à l’heure. C’était assez bien.

Le soir, Prince craque nerveusement. Il a compté, il me dit « j’ai huit manies je n’en peux plus » alors j’épluche tout ce qui pourrait ne pas aller comme ce qui va et soudain il explose « Papa me manque » et alors c’est ça, il monte en pression cet enfant, LeChat n’est plus à la maison, nous le croisons. Son entreprise a été rachetée, il y a beaucoup de travail. Je suis contente quand je le vois, première fois de la journée, à 21h. Le plus souvent il dépasse. J’attends la paye à la fin du mois, sans trop d’illusions pourtant, il ne reçoit que 90% de son temps réel, et les nuits sont payées à 75%, cela veut dire que ses 12h sont payées 9h. Le travail le moins rentable, c’est le sien.

J’ai grandement froid. Le train de dimanche a grignoté le coude, je n’arrive pas à me remettre. Je fatigue de ne pas. Mardi puisque je me rends chez le médecin pour les enfants – des vaccins joyeusement oubliés -, je lui parlerai de la souris Escarre qui me prend pour un morceau de fromage.
Je me tourne le pouce – je veux dire littéralement -, la première phalange de l’annulaire hurle dès que je le plie, les doigts de la main gauche lâchent. Je tremble de froid, il fait 22° dans le salon, le matin je n’arrive plus à ouvrir les yeux et le soir je m’endors devant la série.. il me semble avoir atteint un certain niveau de fatigue particulièrement intéressant. C’est fou cette fatigue, alors que je ne fais rien. A moi aussi, il me manque le temps où cet homme passait beaucoup de son temps à la maison.. Il s’agit de trouver un nouvel équilibre, et je nous fais confiance, nous l’aurons dans quelque temps. D’ici là, rester éveillée. Je suppose.

Aujourd’hui attention particulière à faire…

. le carnet de gratitudes qui se remplit de tant de douceurs
. choisir un carnet à dessin, le parfait
. laisser partir une mignonne minette adorable, joueuse et câline, tristesse et joie mêlées
. câliner l’enfant, câliner les larmes, l’apaiser
. regarder les trois nouveaux tissus et c’était si doux, cette intention particulière
. protéger l’eau, de nos rivières de nos maisons de nos baignoires, elle coule abondamment dans le vide, elle coule, précieuse
. écouter nos envies nos désirs nos besoins . de nous-mêmes des autres, ne rien écouter suivre nos élans et vivre
. entendre les cris les mots les non. Vous taire, les gars. Ou dire pardon pour ces années.

D’après l’exercice 366 réels à prises rapides – Aujourd’hui attention particulière à faire…

chaton
Au revoir à cette jolie et gentille minette

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Pour transiter, parce que le sujet n’est pas au chaton
et que ce n’est pas volontaire,
je ne maitrise jamais de quoi je vais parler

vitrine

Ces temps on peut porter une attention toute particulière à ce qui se joue, pour que cela change.
J’aurais aimé dire, là-bas, sous le hashtag #Balancetonporcen vrai tout de même, je dois vous dire, je n’aime pas ce #. J’aurais eu à dire. Ce jour où je marchais vers mes 20 ans sur un trottoir, j’étais en jean parce que je ne m’habillais jamais autrement, jamais en jupe dans la rue évidemment, et une voiture a ralenti, m’a frôlée à me faire peur, et un jeune a collé sa main sur mes fesses en rigolant. Ce jour dans un grand magasin j’étais dans mes 14 ans, un vieux avec des lunettes m’a caressé les fesses de sa main et m’a suivi dans les rayons. Ces jours où les regards se collaient sur ma poitrine et mes jambes, ces jours où les langues bavaient pour un numéro de téléphone, où les lèvres sifflaient parce que j’avais osé marcher dans une rue. Ce gars en boite de nuit avec qui j’ai parlé une heure et qui a voulu m’embrasser, qui m’a envoyé ses copains plaider sa cause lorsque j’ai refusé « Tu comprends, il est pas bien ce moment il s’est fait larguer » – so what ? Ces types en soirée, qui pensent que tu es là, en libre-service, tu cherches forcément. Et d’autres. Mon grand oncle, avec la bénédiction de ma mère. L’ex. L’un et l’autre glissés entre mes jambes contre ma volonté.
Je vais vous dire, c’est juste banal. Ne pas oser rentrer seule le soir, ça l’est aussi.
J’aurais aimé, je n’ai pas osé. La dernière fois que j’ai parlé c’était sur le viol conjugal et j’ai écopé d’un harcèlement plutôt rude qui a laissé les dirigeants de Twitter complètement froid. C’est vrai, il ne faudrait pas arrêter un mec reflétant aussi bien la société. Il y a de quoi, c’est une évidence, être en colère.
Alors je ne dis plus – et si je le dis, c’est sans commentaire. Je pleure peut-être, juste un peu, si j’y pense et quand c’est trop présent certaines nuits. Je ne suis pas remise. Enfin si moi, je vais bien. Vraiment. Celui qui va beaucoup moins bien, c’est mon corps. Il recule.

Aujourd’hui besoin d’un objet essentiel


Pour un enregistrement plus polissé, c’est ici

 

C’est une affaire de surface périssable. Elles sont essentielles, sans mémoire ou alors elle s’est effacée, et lacérées . par des griffes, des crocs, des mains et une obsolescence hasardeuse que l’on ne pourrait qualifier de programmée et pourtant les faits sont là : elles ont un an et quelques mois, et ne peuvent que prétendre à la décharge. Alors depuis quelques heures nous avons de véritables chaises, en bois, et elles offrent un passé qui m’est inconnu, pour l’instant. Demain d’autres, elles arrivent pour la cuisine avec une véritable table, en bois elle aussi, est-ce que je saurai seulement les faire parler.

D’après l’exercice 366 réels à prises rapides – Aujourd’hui besoin d’un objet essentiel

chatons plantes
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. J’envoie un colis, je le trouve tellement beau j’ai dispersé des feuilles d’automne, j’aurais aimé le recevoir, d’une certaine manière. Je suppose, c’est bon signe si j’offre ce que j’aime. J’ai oublié oublié oublié de le photographier mais alors surtout le marque-page, je l’aimais beaucoup j’étais pressée j’ai oublié. C’est si agaçant, d’oublier.

. Hibou m’a demandé ce soir « Tu te souviens de Caramel ? », oh oui chéri je me souviens. « Parce que des fois, tu oublies tu sais, des choses ». À l’intérieur, pleurer.

. Les analyses de LeChat, si elles ne sont pas parfaites – bien que complètement incohérentes par rapport à ce qui était recherché – ont le grand intérêt de m’avoir rendu le sourire : je suis apaisée. Ses défenses immunitaires sont bonnes, tout ce qui avait été ciblé spécifiquement est revenu négatif et si vous saviez, vraiment, ce que cela veut dire de soulagement. C’est étrange comme on se rapproche un peu plus encore dans ces cas flirtant avec la limite soutenable-non-envisageable, nous ne savions pas que nous pouvions davantage.

. La maison a une jolie énergie ces temps, elle vit de mille éclats – bordéliques aussi les éclats, disons-le. Je nous crois dans l’incapacité de ranger tant que nous ne saurons pas ce dont nous voulons nous débarrasser, enfin il me semble que c’est de cela dont il s’agit. Les objets résistent, ils savent qu’ils ne resteront pas, je ne vois que cela.
 
 

Aujourd’hui l’ombre de – Je dis tout en décousu


Je me dérobe. Sur les réseaux, dans les invitations, par téléphone, je dérobe toute l’existence, à regret.
Je suis du même chagrin que mes rires, je viens de trop loin, je ne sais pas me glisser l’air de rien, entre les failles des autres. Je soigne les miennes, j’abrite la lumière pour les jours sombres, je plonge les yeux et les barrières dans des livres que l’on me prête parce que l’ombre de toutes ces mères qui ont été mères, elle pèse lourdement. Alors, l’intégration . elle m’échappe à tenter de vivre.

D’après l’exercice 366 réels à prises rapides – Aujourd’hui l’ombre de

Aujourd'hui l'ombre de pissenlit

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. Hibou, cinq ans et huit mois – dans trois jours – s’est découvert la passion des chiffres. Il compte dans l’ombre, la voix dans sa tête. « Maman 8 + 8 ça fait 16 ? » Le lendemain, il me redemande, le troisième jour il m’affirme. Chaque jour durant 2 semaines, il va me le dire, il va compter et puis soudain le quinzième, c’est un matin, il me dit, choqué « Mais maman, en fait, 8 + 8 ça fera toujours 16 ?! ». Actuellement, il vérifie pour 13 + 13.
Je n’ai aucune idée de pourquoi ces chiffres, précisément ceux-là ; je reste intéressée par la troisième vague, s’il y en a une : 16, 26, .. ?

. Du coin de l’œil, des ombres. Des mouvements. Je ne saisis pas toujours avec exactitude, ce que je vois. Parfois un chaton se profile et lorsque je tourne la tête, ils dorment sur la chaise. À un autre moment j’aperçois la porte ouverte du micro-onde et je me tourne et alors rien, la porte est fermée. Est-ce une vision passée, future, une existence banale d’un univers parallèle ? Je vois une autre réalité et sincèrement, je ne sais pas à quoi elle me sert. La plus joliment mignonne était cette théière bleue, pleine de poussière et en décoration dans un salon de thé parisien, et dont j’ai vu soudainement, depuis cette vision sur le côté, une belle fumée sortir, elle était prête, elle avait un thé à verser, elle était joyeuse et souriante elle était émouvante, comme fière.. et puis essentiellement avec mon regard bien en face d’elle, elle était simplement poussiéreuse et terne, réellement, sur l’étagère. La folie, sans doute, je n’ai jamais été bien claire ni bien seule, dans cet intérieur qui me sert de tête.

. J’ai quitté le salon de thé et toutes ses ombres qui me prenaient – littéralement – la tête, et je me suis entendue dire que j’avais peur, les mêmes mots avaient été prononcés il y avait longtemps et j’avais peur, je ne peux penser à le perdre. Et le disant, cette ombre-ci s’est allégée, j’ai toute ma vie avec lui . d’accord.

. Les mots se choisissent, je les pose sur le journal ou alors dans l’herbier, je ne sais plus je mélange. Les carnets s’ouvrent, des pages et des pages où l’inconscient me raconte. Dans le train, je n’avais rien, juste un carnet très beau que je n’ouvre presque jamais, je ne lui parle pas, à lui. Il est brouillon, ne sait rien me redire dans le bon ordre. Je n’ai donc pu noter tout ce qui me venait de mes voisins amusants, je crois pouvoir en déduire que dans mon sac, j’ai un carnet inutile. Je ne me souviens plus, bien sûr. Le jeune homme m’écrasait les pieds en me disant pardon, et sur son regard j’ai bien un peu craqué. Il est venu un peu souvent, m’écraser les pieds, me regarder droit et me dire pardon, c’était peut-être un peu exprès. Ma jeune voisine me parlait en regardant à côté, vers mes cheveux ou derrière encore le paysage, je n’ai pas pu accrocher son regard, jamais, mais elle observait tout de même parce qu’elle m’a demandé « Vous êtes végétarienne ? », elle était militante. J’ai perdu la vue sur les quatre autres, je lisais je dévorais la Passe-miroir, le troisième, je ne revenais dans le train que pour me faire écraser les pieds.
Lorsque j’arrive il fait nuit, je ne sens plus mes jambes trop immobiles et je sens bien trop mon coude qui a heurté la dureté de l’accoudoir durant tant d’heures, lorsque j’arrive ma famille se trompe d’ombres, ils ont pris le mauvais escalier alors ils courent et lorsque je les vois ils ont tellement grandi. C’est impossible n’est-ce pas, c’est impossible, la veille je leur disais au revoir et là ils sont si grands dans leur câlin de petits. En trente-six heures, une semaine a passée, c’est l’explication la plus fiable acceptable.

. Le temps dévore les ombres . je grandis, alors.
 


Cerisier du Japon – Cerisier des collines