Aujourd’hui ceux qui s’accrochent


 

Nous nous tenions aux branches les mains cachées. Nous remontons grimpons accédons à ces hauteurs infinies où je retrouve ma langue écrite, malgré. On s’accroche avec les cris, on s’accroche avec les larmes, on s’accroche sans les mains, on tire les fils fragilité résistance on tire, c’est une danse entre l’enfant et nous, il occupe toutes les pensées on évolue avec. Parfois il nous semble, il maitrise. Nos nerfs. Ses énervements. Il maitrise, ses rires. Aussi. Nous progressons comme fragmentés de nos intérieurs, nous débordons d’une joie qui se fait douce, très douce. Infime présence qu’on lui ravit.

D’après l’exercice 366 réels à prises rapides
 


-Il faut à tout prix que je lui parle, monsieur. Il est passé par une expérience de mort imminente !
-Comme tout l’monde. Ça s’appelle « vivre », fit sèchement l’archichancelier.

Terry Pratchett – Le Père Porcher


Ma dernière expérience de couture m’a menée sur ce tissu de Winnie, je souhaitais aller au bout de cette chute qu’il me restait, depuis la couverture que j’avais cousu et offert. Le rouge, le jaune, je n’ai pas su choisir et j’ai mêlé les deux, pour le plaisir des yeux – ou alors juste le mien ou alors juste le plaisir dans les mains. Il en est sorti vingt-deux lingettes en coton et éponge, ici et ici.
J’ai déplié à la suite une nouveauté que je viens de me procurer et j’aime ce lilas et Paris, j’aime ce que je crée dans le calme et le silence. Il me faudra bien à un moment perturber l’équilibre que je trouve à créer de mes doigts et replonger dans les mots, ceux qui m’attendent depuis une année. Je me sens appelée des deux côtés, je suis comme partagée, et en attendant j’ai envie de simplement coudre – et laisser les mots m’envahir, en prévision de.
 
 

Aujourd’hui ce qui s’accroche


 


La fatigue. Elle s’accroche comme à griffer la peau et le fond des pensées, elle me dénie toute volonté et lorsque l’odeur, le feu, agrippe les vieux souvenirs, les calcinés, je me laisse happer. Difficulté. Je lis un blog, rattrape mes lectures et réalise avec ce retardement qui me caractérise que la fête des pères est passée, je ne la vois jamais, je passe sur ce chemin où elle n’est pas, elle s’accroche elle aussi, je résiste de toute mon existence sans Lui à m’en faire trébucher, je me suis pris les pieds dans la date.

D’après l’exercice 366 réels à prises rapides – Aujourd’hui ce qui s’accroche
 


Le rêve est un voyage en soi, hors de soi, dans la profondeur des choses et au-delà. Il n’est pas seulement un temps, mais aussi, un espace. Le lieu du dévoilement. Celui de l’illusion parfois, le monde invisible étant aussi peuplé d’entités maléfiques. On ne pose pas sa tête n’importe où, lorsque l’on s’apprête à faire un songe.

Léonora Miano – La saison de l’ombre

feu bois Aujourd'hui ce qui s'accroche

 
Ce temps pour moi, que j’arrache. Sans cesse. Un instant je couds des lingettes et je me lève, il fait si chaud. Quelques secondes dans une autre pièce je vais revenir c’est certain. J’oublie de revenir évidemment, il y avait le pain à faire, une lessive à étendre, un enfant à recadrer, une fenêtre à fermer, une cinquantaine de fourmis à renvoyer. Et puis la boite à lettre délivre son message, je suis officiellement publiée de mes vingt-six nouvelles sans lien les unes les autres, je n’y pensais plus à ce contrat qu’ils devaient me renvoyer signé, je n’y croyais plus sans doute, cela fait dix mois, je ne sais plus ce que j’ai écrit – j’ai rasé les mots. Ce livre s’envisage, il doit se voir comme une montagne à escalader : il prend le temps du monde pour s’incarner. Incontestablement, il m’inquiète à distance puisque la Maison n’a pas corrigé un seul mot, puisqu’elle n’a pas dit l’amélioration possible – et je le sais moi, tous les textes qui ne vont pas, n’ont pas d’intérêt, qui auraient dû être retravaillés. Elle n’a rien dit, je n’ai rien dit, on publie, c’est une catastrophe, je me suis allongée et j’ai fermé les yeux. Assommée d’épuisement. Je me suis éteinte. Une heure d’ombres, je ne m’accrochais plus à rien, le réel m’échappait et ma journée était passée dans ses multiples riens qui font dire qu’on n’a rien fait alors que si, on a.
 

 

Aujourd’hui rien n’aurait changé si


 


Rien n’aurait changé, si. Si nous n’avions pas dit non, si nous n’avions pas serré les mots autour de lui comme une écharpe contre les vents, si nous ne tenions pas Prince contre lui-même. Mais alors je pourrais pousser plus loin l’extrême ce rien n’aurait changé si nous n’avions pas fait d’enfant, ni un ni deux ni vie transmise juste le rien. Et lors de tous ces si et de ces rien j’aurais écrit le roman qui m’attend, je serais écrivain et je pleurerais une maternité inconnue jamais aboutie. Rien n’aurait changé si ne sont que d’autres chemins épineux, dangereux.

D’après l’exercice 366 réels à prises rapides – Aujourd’hui rien n’aurait changé si
 


Il n’est pas seulement précieux que deux êtres se reconnaissent, il est capital qu’ils se rencontrent au bon moment et célèbrent ensemble de profondes et silencieuses fêtes qui les soudent dans leurs désirs, afin d’être unis devant les orages.
Dorian Astor – Lou-Andreas Salomé

arbre olivier sorciere cala estreta
Dans l’écorce d’un olivier millénaire, cette sorcière
Cala Estreta – Espagne


  

Aujourd’hui feu de


Le bruit des gouttes se déversait sur la terre trop sèche mais alors le bruit sans l’eau, et le feu dans le ciel se dérobait au regard, les zébrures fuyaient : j’ai entendu le tonnerre s’éloigner et la pluie alors a suivi toute cette tension caniculaire, il n’y avait rien pour la retenir rien que la chaleur sur nos peaux et les maisons sans fraîcheur, la torpeur collée aux volets fermés et le feu, ce feu de pluie pour trois gouttes évaporées dévorait nos corps.

D’après l’exercice 366 réels à prises rapides – Aujourd’hui feu de
 

La vie cède par millimètre, par jour mince comme une lame de couteau. Cette usure est imperceptible.
Hélène Cixous – Homère est morte…

 

soleil Auvergne Aujourd'hui feu de
Soleil d’Auvergne

 
 

Tout un mystère



 

Lors d’une tout autre vie j’ai travaillé dans une gare, à Relay. Toute la journée j’étais au contact de clients essentiellement pressés et fumeurs, mais aussi enjoués bruyants râleurs formidables bavards silencieux adorables pénibles malpolis voire voleurs. J’en garde de très beaux souvenirs, notamment un jeune banquier à qui j’ai fait découvrir Pratchett et qui est revenu me remercier pour toute la joie qu’il avait de lire cet auteur – rien que pour ça, ça aura valu la peine d’être sur cet emploi éreintant à bien des points de vue.

Un jour, ma patronne qui n’avait pas le sourire facile et qui en cette occasion l’avait bien grand, m’a fait venir dans son bureau – ce n’était jamais bon signe . J’avais été évaluée par un client mystère, moi personnellement et la boutique plus généralement – le bon affichage en place, la propreté, ... Et j’avais semble-t-il fait une « grande impression » sur le client, et c’était une surprise incroyable, intense – je découvrais finalement, que j’avais une réelle existence dans certains regards – j’étais comme aimantée vers la lumière. Je n’ai jamais su qui était cette personne, bien sûr, je ne sais donc absolument pas la raison de son engouement. De manière générale, je faisais tout ce que je pouvais pour satisfaire. Comme j’avais les clés de la réserve, s’il manquait quelque chose et que je pouvais être remplacée en caisse, j’allais chercher ce dont la personne avait besoin, je prenais le temps de discuter si c’était possible, je souriais et riais beaucoup..

J’ai beaucoup repensé ce matin à cette personne. Je n’ai pas pu lire le rapport, je me souviens seulement de ses mots, grande impression. Ils flottent un peu, ils sont aussi mystérieux que le client. Ils restent gravés.

Ils sont revenus à ma mémoire parce que ce matin, je me suis mise dans une situation assez étonnante, où j’étais cliente mystère. Et ce n’est pas si évident de penser à tout, d’écouter, regarder partout, ne pas se dévoiler. Rester naturel finalement, ce n’était pas le plus difficile. Aussi je devais garder en tête le questionnaire de deux pages et demi, et ma mémoire n’est pas forcément des plus fiables dès que je suis fatiguée.
Je ne peux rien en dire de plus, étant tenue au secret – par une signature, de plus -, sinon que j’ai rencontré une dame avec des yeux bleus sublimes, douce, agréable et ça a été un plaisir de remplir ces feuilles, de pouvoir dire de jolies choses sur son accueil.

Ce fut une expérience assez étonnante, particulière. Je retenterai sans doute.

fleurs oignons gouttes mystère
Fleurs d’oignons perpétuels et gouttes d’eau