Ces angoisses face à l’ennui

 
Il est dans l’air, le mois, il a cette odeur de sapin qui ne trompe pas. Il suffit de lever le nez de l’écharpe, la neige y est presque elle pourrait blanchir les branches – et d’ailleurs ils parlent d’averse de neige, je ne savais même pas qu’elle pouvait verser ainsi, la neige, sur les toits de la ville, sans délicatesse. Je marchais-courrais dans la ville à poursuivre les enfants qui allaient trop vite, et les boutiques se répondaient en pointillés, des guirlandes et même des petites installations d’automates miniatures qui me font rêver depuis petite, déjà.
La ville n’est plus la même, elle sautille un peu il me semble. J’ai reçu le sourire timide d’une jeune fille, j’étais en train de retirer mon chapeau parce qu’il ne pleuvait plus et que je ne m’aime pas beaucoup avec un chapeau, je me préfère libre, alors je l’ai retiré quelques pas avant que nous ne nous croisions, mes nouveaux cheveux se sont légèrement envolés, ils étaient un peu roux ils étaient un peu courts, et les siens, cela m’a sauté aux yeux en même temps que mon geste, tiraient sur les bordeaux et à peine plus longs que les miens, nous avions quelque chose d’un peu semblable, un peu la même coupe avec vingt années d’écart et nous en avons souri. Il me restait quelques mètres pour rentrer chez moi, avec son sourire, avec de la joie, juste comme ça.


Mince, ses yeux sa voix je craque

 

Cette année, j’ai très peu créé de mes doigts et sans doute il y a une grande cause à chercher du côté de ce sommeil qui m’avait échappé. Le joli côté de ce raté est que je ne me suis pas mis de pression, cette fois. Je devais coudre une écharpe-dragon pour ma filleule et je me suis abstenue, je la lui ferai pour son anniversaire et je crois, elle lui plaira infiniment. Peut-être même que d’ici là j’aurai la polaire qu’il me faut pour qu’elle soit bien réussie, puisqu’il me manque du tissu si je la veux parfaite.
Alors oui, cette année, nous avons beaucoup acheté. Et globalement, sur le net. Je n’en suis pas particulièrement fière, je dois dire, la planète, les petits commerces.. seulement je ne peux pas faire les magasins sans y laisser une vie, et c’est souvent beaucoup plus cher. Il n’y a pas de miracle, nos finances sont limitées.
Les paquets sont arrivés, petit à petit, remplissant le placard en attendant d’être calés sous le sapin-qui-n’est-pas-un-sapin. J’ai surpris Hibou a sauter derrière le canapé, lieu interdit par excellence depuis qu’ils l’ont déchiré jusqu’à laisser apparaître des agrafes sur lesquelles ils se blessent – enfin évidemment, nous avions interdit avant, sans succès malgré nos explications douces, agacées, volcaniques – et donc je l’ai surpris là, sautant sur les longues branches patiemment choisies et ramassées en forêt, cachées puisque nous comptons en faire un tipi pour noël et qu’évidemment il n’est pas question de leur en parler. Je suis toujours autant surprise par ce fait : ils ne posent aucune question. Aucune. Pas de curiosité, ou alors ils ont trop l’habitude de nos bizarreries pour se questionner ? Je m’interroge.

Je me suis mise la tête à l’envers, il me semble que je me suis perdue, un jour. C’était sans doute un glissement de jours, d’ailleurs, pour se perdre comme ça. Et j’ai cerné un point en moi, éloigné si éloigné de ce que je suis actuellement, c’est particulier sans doute un peu, mais il me semble j’aurais aimé être spécialiste de quelque-chose, en Histoire certainement, passionnée comme je le suis cela aurait dû se tenir là, autour de là. À la place de quoi je me tiens sur un autre , dans une maison fermée, à tenter de maintenir deux enfants surdoués dont un l’est à l’extrême et s’ennuie fermement, et je ressens cet énorme vide, je ne sais pas comment il est en mon pouvoir d’aider ces petits à se sentir au mieux quand j’ai autant raté mon propre chemin. Je m’ennuie tous les jours, je n’apprends pas, je ne suis plus passionnée. Je fonce tête baissée dans l’aquarelle, j’apprends les techniques, je tente de reprendre ce dessin qui me vient naturellement alors que je n’y connais tellement rien.

Hibou, je le sens prêt à partir loin, de lui-même, je crois qu’il a saisi que nous n’arrivions pas à suivre, que nous faisions un au mieux pas suffisant. Il additionne, il soustrait, il sait combler les trous d’un problème, il a cinq ans et je vois dans son regard qu’il prend de l’assurance face à cet ennui, depuis hier, depuis qu’il a entendu que pour sa cousine adorée ils ne savent pas chiffrer son QI ; depuis cet instant où il n’a pas dit un mot j’ai entendu tous les rouages, j’ai vu passer une détermination, il y a quelque chose pour lui qui vient de se mettre en mouvement. Est-ce que nous allons seulement savoir l’accompagner ?

Prince s’enfonce dans ses tics – ou bien ses tocs – la panique prend trop de place, il en oublie qu’il sait réfléchir, il en perd son alphabet. J’ai dû reprendre, lui faire réciter. Cet enfant qui savait la table de 3 en maternelle, ne sait plus du tout multiplier quoi que ce soit en CM1. Il a peur. De tout, de rien, de la vie. Il est bouffé par l’angoisse, s’enfonce, tente de garder la tête hors de l’eau. Nous peinons à obtenir ce diagnostic d’asperger, c’est que si on écoute les pédopsychiatres, ça n’existerait pas, cette histoire, sauf à se taper la tête contre un mur – ce qu’il ne fait que rarement, alors, ça ne compte pas.

Mes enfants sont des extrêmes. Je peine à suivre l’un comme l’autre, le grand écart je n’ai jamais su faire et moi, au milieu, je n’ai pas le temps de me nourrir, je n’arrive pas à lire, ni Bobin ni Nietzsche – ce n’est pas faute d’essayer. Il m’arrive de penser qu’il faudrait que j’abandonne les réseaux ainsi que mon blog, récupérer ce temps-là. Je ne peux m’y résoudre, c’est là finalement, que j’ai encore l’impression d’exister pour quelqu’un.

La collection Réussir ses aquarelles chez Hachette

Je disais hier que j’avais arrêté de créer, c’était un peu pas tout à fait exact. J’ai peint, et pour cela je me suis forcée à le faire pour essayer d’émerger de ma torpeur – sans succès. Mais tout de même, j’ai peint un tableau d’après les directives d’un livre.

paysages de voyages

A la médiathèque, j’ai déniché deux livres de la collection Hachette : Réussir ses aquarelles Paysages marins et Paysages de voyages. C’est ce dernier que j’utilise finalement, le défaut majeur de cette collection étant plus difficile encore pour moi dans le premier. Je vous livre ce que j’en pense, et c’est un avis très personnel.

Ses défauts :
. Le style est flou, j’aime la précision.. je ne m’en suis rendue compte qu’au moment de peindre. La déception a été grande.
. D’un livre à l’autre ils ont employé les mêmes artistes, créant un déséquilibre il me semble, car si on n’aime pas le style, c’est toute leur collection qui y passe.
. Lors du pas à pas que j’ai suivi, j’aurais dû réfléchir à ce que je faisais mais j’ai suivi leurs consignes à la lettre : résultat, j’ai mis de la cire à des endroits inadéquats qui sont restés blanc, comme le gros rocher. Si dans les faits cela lui donne un charme non négligeable, je souhaitais faire une reproduction fidèle et je me suis ratée. Donc.. le pas à pas c’est sympa, mais pas en toute confiance.
. Au début du livre ils parlent des différentes méthodes d’aquarelle (crayons, pastels et godets/tubes), mais dans le pas à pas ils sont axés uniquement sur les godets/tubes (ce qui tombait mal, je n’en ai que 12, je n’ai pas pu reproduire 80% de ce qu’ils demandaient en mélange). Mis à part le fait que je suis un peu pauvre en godets (je n’ai même pas de noir), j’ai eu l’impression qu’il fallait vraiment avoir toutes les teintes existantes pour pouvoir se servir du livre correctement.
. Je n’ai vu aucune mention, dans les pages techniques et conseils, de la cire ou de la gomme liquide, dont on doit se servir dans le pas à pas.. je débute, je me suis sentie lâchée.

Ses qualités :
. Le livre est vraiment bien pensé, la technique du pas à pas est très intéressante ; je chercherai s’il existe cette méthode chez quelqu’un d’autre que Hachette tellement je me suis régalée.
. Les directives de couleurs sont très claires, des symboles sont utilisés afin d’aller à l’essentiel.
. Beaucoup de tableaux pour s’entrainer à la reproduction. S’ils plaisent, ce sont des heures de plaisir en perspectives

Un tableau se présente ainsi, le dessin au crayon puis le tableau (navrée pour le flash mal venu..) :

capri dessin tableau

J’ai donc reproduit le tableau, à main levée. Je ne me suis pas servie du dessin pour le reproduire, j’avais besoin plutôt du tableau pour m’y retrouver. J’ai mesuré les distances afin d’être parfaitement à l’échelle ; j’ai pris les mesures un peu dans tous les sens, je me suis sentie très à l’aise dans cette expérience-là. Le rendu final est à la hauteur de mes espoirs. Cela rend assez mal sur la photo, bien que j’ai foncé les traits avec Photoshop.. en cliquant dessus, cela agrandira la photo et vous verrez mieux.

capri dessin

Ce qu’il m’a apporté :
. J’ai appris à me servir de la cire, à mélanger certaines teintes, à bien diluer.
. J’ai réussi à reproduire le dessin parfaitement. Je pense que cela m’a pris 45 minutes pour le faire, avec les enfants dans la pièce et mon mari avec qui je discutais en même temps. La rapidité ne m’a pas intéressée, je souhaitais surtout avoir un bon rendu.
. Je suis donc capable de dessiner puis de peindre, avec mes crayons lorsque je n’ai pas les godets adéquats, des teintes assez proches de l’original.
. La fierté. Elle arrive doucement, avec le recul.
. Malgré un jeu de couleurs un peu différent et si on n’a pas l’original sous les yeux, j’ai atteint un résultat intéressant, je veux bien en convenir ici. Je l’ai détesté au départ, il me semble que finalement, je m’en suis assez bien sortie.

capri aquarelle
En cliquant sur la photo, ce sera moins flou !

J’ai fermé les yeux et alors.. j’ai dormi

 

J’en suis venue à songer que ma vie ne valait rien.
Je me suis mise à déterrer des complexes d’infériorité vieux comme ma naissance – comme le monde, donc.
J’ai arrêté de créer.
J’ai arrêté de bouger.
La vie s’est accumulée de tous les côtés, je n’ai pas pu m’y fixer.
L’idée m’a traversée qu’il n’y avait qu’un intérêt limité à ma présence dans le coin. Le blog, les réseaux, ma respiration.
J’avais perdu le mouvement, le mien, celui du monde, il y avait ce vertige terrible à se sentir tout au bord de tomber et n’avoir aucune envie de se retenir, je me dérobais à moi-même.

Je n’ai pas fait le lien. C’est amusant d’une certaine manière, ce qu’on peut passer à côté de l’essentiel jusqu’à se laisser mourir sans broncher.
Si, vraiment.

Avec une simple gélule j’ai disposé le monde d’une manière autre et ça m’a paru drôlement moins bancal : j’ai dormi. Je crois, cela ne m’était pas arrivé depuis des mois. Alors bien sûr je pourrais dire que cela fait des années mais entre les failles je trouve à dormir, ce qui empêche toute phrase du style « je n’ai pas dormi depuis des années ». Je suis un peu littérale. Alors, cela fait donc des mois. Habituellement je sors de ce cycle infernal seule, sans raison, parce que le bon alignement d’une planète avec la folie qui se pointait, qu’en sais-je. Cette fois-ci, je continuais à creuser les cernes, les idées, tout le cerveau. L’alignement n’a pas eu lieu, la folie dépressive s’est installée, j’ai commencé à pleurer tout au fond sans les larmes sur le visage et c’est un très mauvais signe chez moi, je m’instabilisais durablement c’était effrayant.

Il ne s’agit que de la maladie pourtant. De cycles. Que je sois en crise et je ne dors plus, c’est fort simple, tellement que je n’y fais plus attention et je ne cherche même plus à tenter de me faire dormir, j’attends que ça passe.
J’en suis là, à attendre. Que la douleur cesse, que je dorme, que je puisse marcher. J’attends d’avoir une vie, parfois. Je crois, j’attends même que le fauteuil me tombe dans les bras, je ne suis toujours pas allée voir mon médecin – mais j’en ai parlé à la pharmacie et la dame qui s’occupe de mon oxygène, je progresse.
A attendre, un jour, je vais me fossiliser.

Tout de même j’ai fini par me dire qu’il fallait que je ferme les yeux sans être dans le semblant.

Je suis allée acheter mon sommeil, à la pharmacie ils en avaient un peu en stock – ils vendent beaucoup de sable dans les yeux, aussi. Je ne sais pas si j’ai acheté du sable ou du sommeil, ce que je sais c’est que cette nuit, j’ai eu un véritable sommeil sans stagner à la surface à parler avec les ombres. Jusque là, je ne dormais pas, je me figeais sans plonger, j’avais des nuits à veiller les minutes. insomnie de deux heures et puis il me semblait enfin dormir et alors un craquement du meuble, un ronflement de LeChat, mon corps qui se tourne dans le lit et je me sortais d’une torpeur trompeuse avec la forme de ceux qui ouvrent les yeux sur la lumière du soleil de 9 heures, à 1h35 comme à 4h27. Et alors là, impossible de me rendormir même dans cette demi-veille. Parce qu’à tout prendre, même la demi-veille je l’aurais volontiers aimée. Plus de profondeur dans le sommeil et puis plus d’endormissement même mineur. L’enfer des nuits, depuis un toujours maintenant lointain.

Ce soir je vais donc m’abriter de nouveau derrière de la mélatonine avec une pointe d’angoisse pour ce corps qui pourrait résister.
Je crois, sans un brin d’angoisse je ne sais pas exister. Je n’ai pas encore récupéré complètement ce qui me fait moi.

flocon neige


Cet enfer de la pensée qui ne s’aboutit pas

De toute évidence je suis dans une grande angoisse. Noël a ce goût-là, désespéré, je me sais déjà tuée. Je résiste, forcément je tente de m’échapper, il y avait ce voyage sur Paris et je ne peux pas – il n’y avait que moi pour ne pas le savoir, que je ne pourrais pas – je n’ai pas l’argent pas une once, la faute à ces crayons peut-on le dire ainsi ? Je ne l’avais pas prévu suffisamment tôt, l’anticipation pourtant je suis censée m’y connaître. Je ne pars pas, ou alors si, je pars juste pas si loin, bien plus proche, je vais m’enfuir dans une autre direction évidemment et tout aussi évidemment j’appréhende gravement les réactions.
Message de moi à moi : cela leur appartient.
Je leur laisse, alors ?

Et ce jeudi qui survient si vite, que je ne sais apprivoiser. Je me voudrais ailleurs, ne pas me savoir là, à devoir recevoir cinq personnes qu’il me faudra nourrir – vous le saviez sans doute, vous, que cinq personnes il faut les nourrir – je me retrouve avec ce repas un brin imposé, cette angoisse-là je la dépose sur qui ?

J’attends une lettre qui ne veut pas venir jusqu’à moi, elle tarde, prends des détours improbables – dans la ville ou alors dans le pays – mais qu’est-ce qu’elle fait, franchement, on ne met pas une semaine pour traverser la France – et là j’imagine le pays se faire passer à travers le corps, suis-je donc à côté de moi ce soir..


Elle est plus jolie, en grand 😉

Il m’a semblé saisir soudain. J’écoutais Camille de Toledo et j’ai su c’était si brutal, ma terreur d’écrire se tient dans tout ce que j’ai conscience de ne pas savoir, la peur sans fond de ne pas avoir la capacité de poser ce roman comme il le doit, avec ce sens précis de ce qu’il viendrait fouiller dans les profondeurs du lecteur, ce que je vise ce qui me viendrait si je ne sais pas le dire bien. Je les écoutais et je mesurais ce gouffre sous mes pieds, ces études que je n’ai jamais faites enfin pas les bonnes cette pensée qui n’a jamais appris à se contorsionner pour se voir à l’envers. Qui suis-je donc, avec cette envie d’écriture ? La mère au foyer peut-elle prétendre au roman qui tort les consciences.. je ne saurais même jamais en parler, ils sont là, tous, si à l’aise depuis leur antenne, ils respirent, ils savent leurs réponses ils savent et je ne saurais rien, je serais l’autrice perdue sur les ondes, avalée.
Non que je pense aller jusque là, il ne s’agit que d’une projection sur mes limites intellectuelles. Je ne sais pas parler, pas même écrire, j’écoute. Je me désespère tellement de ne rien avoir dans la tête que la vie des autres sans possibilité de les écrire ensuite, juste comme il faudrait, c’est à dire en tirant les pensées dans plusieurs sens – il faudrait bien cela.
J’admire ceux qui écrivent, sans se questionner, ils écrivent c’est un peu fade c’est un peu rien c’est un peu bien, ils aiment et ils ont cette fierté raisonnable et juste sur leur travail, c’est simplement formidable cette confiance, il m’en faudrait ne serait-ce qu’un millième et avec je pourrais déplacer ce qu’il y a dans ma tête jusqu’à la phase d’écriture. Mon carnet se remplit, des pattes de mouche s’entassent et il n’en advient rien. Il n’en adviendra sans doute jamais rien. C’est peut-être là le secret, savoir ne rien en faire, savoir se dire je ne suis pas.

goutte neige

rouge neige
Je sais au moins, de nouveau photographier, à défaut