Aujourd’hui assez de



Il me semble qu’il y en a assez.
Des gouttes de pluie sur les feuilles, ou qui entrent dans la terre.
Des nuages dans le ciel prêt à se déverser sur les toits.
Des vents frais sur les bras et le soleil si loin.
Assez de ses cris, de ses larmes, de son stress.
Assez de cette ambiance terrible qui nous ronge.
Assez.
Donnez-moi un peu de soleil.

D’après l’exercice 366 réels à prises rapides – Aujourd’hui assez de
 
 

Mémé Ciredutemps rejetait avec fermeté la fiction. La vie était assez difficile comme ça sans avoir par-dessus le marché des mensonges à traîner partout, susceptibles de changer la façon de penser des gens. Et parce qu’il était la fiction incarnée, elle haïssait le théâtre par-dessus tout. Parfaitement, il s’agissait bien d’une haine de sa part. La haine exerce une force d’attraction. La haine, c’est comme l’amour qui aurait le dos tourné.
Terry Pratchett – Masquarade

 
 

soleil nuages arbres Aujourd'hui assez de

 
 

Aujourd’hui une consigne



 

Profite bien, il a dit ça avec son beau sourire d’homme qui me fait craquer. Je me suis installée dans le canapé avec mon quatrième livre en deux jours – dont deux expédiés – et mon second livre de Anne-Laure Bondoux de la journée. J’ai lu La vie comme elle vient avec un petit pincement, enchainé avec Les larmes le l’assassin et enchaîné est le mot, je suis bouleversée, ne peut plus le poser, et je profite de cette histoire superbe comme on se noie : je m’accroche aux pages.

D’après l’exercice 366 réels à prises rapides – Aujourd’hui une consigne
 
 

Ici, personne n’arrivait jamais par hasard. Car ici, c ‘était le bout du monde, ce sud extrême du Chili qui fait de la dentelle dans les eaux froides du Pacifique. Sur cette terre, tout était si dur, si désolé, si malmené par le vent que même les pierres semblaient souffrir.
Les voyageurs qui parvenaient jusque-là s’étonnaient de trouver une habitation. Ils descendaient le chemin et frappaient à la porte pour demander l’hospitalité d’une nuit. Le plus souvent, il s’agissait d’un scientifique, d’un géologue avec sa boîte à cailloux, ou d’un astronome en quête de nuit noire. Parfois, c’était un poète. De temps en temps, un marchand d’aventure en repérage.
Chaque visite, par sa rareté, prenait une allure d’évènement. La femme Poloverdo, mains tremblantes, servait à boire avec une cruche ébréchée. L’homme, lui, se forçait à dire deux mots à l’étranger, pour ne pas paraître trop rustre. Mais il était rustre tout de même, et la femme versait le vin à côté du verre, et le vent sifflait tant sous les fenêtres disjointes qu’on croyait entendre hurler les loups.

Anne-Laure Bondoux – Les larmes de l’assassin

 
 



 
 

Avec juste un peu de silence



 

Un sanglot me soulève la poitrine, comme ça, sur un malentendu. Je ne pleure pas, je me sens dans un presque bien indescriptible. Je suis dans un silence étonnant, une dimension déséquilibrée où mon fils n’est pas. Je prends soin de m’apaiser, de souffler. Je prends soin avec parfois, un sanglot qui passe par ma poitrine et s’en retourne.

La bibliothécaire m’a vue revenir, trois jours se sont écoulés et dans son regard l’incompréhension : je lui ramène ses livres. Pas les trente pourtant, parce qu’Hibou n’était pas là pour donner son accord j’en ai rapporté seulement dix-huit. Je n’ai pas pu lui expliquer – la vérité ne se dit pas elle traverse pour se ficher dans les murs – je n’ai pas pu lui dire que Prince ne fait plus que ça, lire, que c’est la seule chose qui maintient un semblant de normalité dans notre maison, qu’il lit pour ne pas pleurer et crier qu’il a mal là où ses dents lui ont grignoté les joues et la langue. Je n’ai pas pu. Nous ne sommes pas intimes, je ne peux pas, ne sais pas dire. Pour apaiser les questions qu’elle ne posait que dans le silence qui nous séparait et qu’elle posait avec ses yeux et avec ses mains qui tenaient les livres qu’elle ne se résolvait pas à récupérer, je lui ai expliqué qu’il lisait beaucoup, que moi-même je lis beaucoup, que je peux lire trois livres dans une journée, je l’ai achevée. Elle avait de grands yeux très ronds, très beaux, aussi. Je ne réalise pas toujours que ce que je dis est étrange, que nous sommes étranges dans notre normalité toute personnelle. J’ai un peu haussé les épaules, une manière de s’excuser. Je venais pour sauver le long week-end qui approche, pour qu’il ait de quoi lire, et nous des oreilles pour entendre un brin de silence. Ne pas devenir trop fou. Ça ne se dit pas.

Je ne suis pas certaine de comprendre comment j’ai fait pour en arriver à avoir une telle vie. Je suis trop tendue, mon corps n’y résiste pas, la souffrance grimpe et je dois composer avec. Depuis quelques jours, les sons persistants de mes oreilles ont un peu augmenté, un sifflement très aigu filtre la vie qui m’entoure ; une résonance de tout ce qu’il crie. Ou la simple fatigue des mauvaises nuits quand le cœur ne lâche pas et qu’on y croit encore, un jour, il fera ses nuits.

Hibou s’enferme dans des sourires trop grands pour lui, ou un peu trop serrés, selon les heures. Parfois il dit je suis en détresse mais rien ne filtre d’autre que ses mots et si nous souhaitons creuser il rigole autour d’un je suis en détresse avec juste un peu de colère, pas trop et il s’échappe de la réalité, il s’échappe en chatouillant, en courant, en riant trop fort. Il a cinq ans, il n’accède pas à ses émotions, juste celles en surface, celles qui prennent trop de place et le font sauter sur les murs. Une hyperactivité inatteignable. La pédopsychologue ne s’est pas sentie concernée. Nous sommes dans une immense solitude. En détresse, avec juste un peu de colère.

Avec juste un peu soleil nuages vitre gouttes