Narcissisme de vie, narcissisme de mort

Titre : André Green

 


 

Je n’ai jamais eu d’opinions tranchées.
Je n’ai même jamais eu d’opinions.

Dans ma famille, il y avait toujours quelqu’un pour dire « et toi tu en penses quoi ? » et un grand grand silence s’installait. Je n’en pensais rien. A la place il y avait un vide qui me faisait regarder ma tante ou mon oncle avec un sourire gêné, un vide cotonneux. Ce genre de vide où le silence même peu résonner, et faire un écho si par malheur l’autre insistait « mais enfin, tu en penses bien quelque chose ? ».
Au départ, l’on m’a crue timide. Force leur fut de constater que je n’étais point intimidée, mais simplement sans idée. Une coquille vide, un peu cruche, qui ne pensait pas. Régulièrement ils ont tenté la carte de la timidité, et je ne savais comment leur faire comprendre que non, vraiment, je n’en pensais rien.
Ils changeaient alors de visage, se regardaient sans discrétion, haussaient les épaules. Je ne parlais pas.

J’observais. Je me donnais à moi-même la sensation que j’observais sans conséquences, sans retenir, sans comprendre, sans analyses aucunes.
Mon oncle pouvait soudain s’écrier de joie, « non mais regarde-là ! Et ça fait de la tv ! Grosse comme ça, elle pourrait rester chez elle ».
De joie.
Je notais sa joie étonnante, je notais ses mots.
Sa femme toute mince, qui faisait de la muscu, qui avait fait passer 3 enfants et était plus fine qu’au premier jour, elle faisait sa fierté. Combien de fois ai-je entendu parler de mes jambes moches, grosses, grasses ? Que je devais faire attention, arrêter de manger à 4h ?
Je me souviens d’une journée en vacances chez eux, où il s’amusait avec le karsher dans le jardin, les enfants au milieu, à tenter de choper le jet sur nous, comme on riait. Et puis il a voulu arrêter et cela m’avait déçue, on s’amusait bien.. Ma tante a alors dit en toute gentillesse « continue si elle sent que ça lui fait du bien ?! ». Toute ma joie est tombée.

Je dois à mon oncle pourtant, le droit de regarder ailleurs, de regarder une autre femme que la sienne, de le partager avec sa femme. L’on pouvait donc aimer le corps d’une personne qui passe dans la rue, sans jalousie, sans faire de peine, et le partager dans l’amour de l’autre.. Une belle leçon pour moi ce jour-là, que j’ai précieusement archivée. Il n’aurait pas fallu me demander ce que j’en pensais, je suppose qu’à tout hasard j’aurais répondu « oui ».

Je garde de mon enfance, de mon adolescence, de mon passage à l’âge adulte, ce vide cotonneux. J’ai de moi cette image de fille insignifiante, sans fondements, sans réalité. Effacée, angoissée, je m’arrangeais pour que l’on ne me voit pas. Nombres de profs à la fin d’une année scolaire ne connaissait pas mon visage, je l’ai vécu d’expérience.

Les conversations avec les autres se réduisaient à ma présence dans leur groupe, quand j’étais acceptée. J’écoutais mais sincèrement, je ne pensais pas. Je ne pensais rien, et j’étais ébahie, impressionnée par toutes ces personnes de mon âge qui avait une opinion sur un peu tout, savaient l’exprimer, démontraient leur raisonnement. Je buvais leur paroles, les pour et les contre jetés au milieu du groupe, incapable d’une opinion que l’on ne me demandait heureusement pas.
J’étais vide, si vide.. Mais où étais-je donc ?

Je ne sais toujours pas. J’ai disparu quelque part en moi, sans doute bébé. Une protection ultra nécessaire que je n’ai jamais su lever et que je ne m’explique pas complètement malgré mon histoire. J’aurais aimé savoir à quel moment c’est devenu nécessaire, à quel moment j’ai basculé. Le vide contre l’angoisse..

J’ai rencontré S. derrière ce mur, et je me demande encore comment ce génie faisait pour être intéressé par moi qui ne savait rien, ne répondait rien, ne retenait pas. J’ai eu 6 années de ma vie enfermée dans ma bulle avec un homme enfermé dans son génie.. effrayant. Vraiment effrayant.

C’est à sa mort, que tout est tombé mais je soupçonne l’expulsion de ma mère (de ma vie) d’en être plus encore à l’origine. A moins que justement, ce deuil là est réactivé et suffit pour en affronter un autre bien plus ancien.

Cela ne fait que 8 années que j’ai une opinion sur les choses. Que se sont mes propres pensées auxquelles j’ai accès, que je peux répondre sans risque de m’évanouir.
Huit années que je sais qui je suis, que j’aime l’autre, que je ne lui en veux pas pour ce qu’il est ou ce qu’il dit, que je refuse les idées toutes faites, que je suis capable, CAPABLE, de participer à une discussion.. Comprenez-vous ? Capable.. J’ai des pensées qui me traversent, des mots qui me viennent, je peux me mettre en colère contre une idée. Je ne suis toujours pas capable de lire des phrases trop compliquées qui soulèvent trop de choses à la fois, je dois lire et relire, décomposer longtemps. Je me heurte ainsi de nouveau à ce coton, de temps en temps, que je sens se remettre en place, palpable paralysie, les yeux qui tentent de survoler.
Il a été question du complexe de la mère morte. Une théorie fort intéressante (cf mon titre) que j’ai rencontrée en cherchant tout à l’heure, ce qu’en disait la psychologie (suivre le lien sur le nom de l’auteur, pour lire ce qui y a trait).

Huit années que je peux officiellement être certaine que je ne suis pas homophobe.
Étrange constat n’est-ce pas, que j’ai fait à partir d’une simple vidéo qui m’a atterrée autant que faite rire..

Il m’aura fallu 8 années pour réaliser pleinement que j’étais capable de réflexion..
Je ne sais pas si j’ai réussi à retransmettre là, le coton dans lequel j’ai vécu jusqu’à peu. Ce vide de pensées..

EDIT : LeChat me dit que parfois, il voit ce phénomène à l’œuvre chez moi. Toujours. Et je sais aussi que je retombe dedans, quand on m’agresse.

EDIT² : je me demande si finalement cela ne provient pas de là, le fait que je n’ai pas été perméable à l’éducation que l’on m’a donnée, à savoir raciste, homophobe, etc. Aucune prise ne pouvait se faire à travers un mur protecteur comme le mien. Je n’étais même pas capable de prendre l’opinion d’un autre et de l’exposer comme mienne pour donner le change..
Le cerveau est une chose étonnante.

arbresautomne

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