Il suffit d'un mot

L’écureuil qui voulait redevenir vivant

Titre : Benoit André; Petrin Lucie

Il était découragé mais il s’approchait lentement de lui-même

 

Une amie m’envoie des tissus à coudre, non lavés et avec des poils de chats un peu partout. Je n’ai pas réalisé, mais mon corps, lui, il a réagit par un début de crise d’asthme et j’ai donc pris mon traitement. J’en parle à mon amie, qui me dit pouvoir regarder si je le souhaite.

_ Je peux regarder si tu veux.
Et je dis oui, tellement curieuse..
S’ensuit le genre de conversation étonnante (où nous cherchons l’origine de l’allergie), mais qui entre sorcières n’a rien de particulier. Je vous assure.
_ Tu es dans une maison, que tu connais. Avec un jardin. Je te vois en état de choc. Ça te parle ?
Non ça ne me parle pas. Quinze minutes de recherches, et cela ne me parle pas.
_ Je te vois ado. Dans les 15 ans.
Rien toujours rien. Un lien avec un chat en prime.. non vraiment je ne v..
_ Euh des chatons dans un congélateur ? Ça pourrait être ça ?
_ ..
_ Tu vois un lien ?
_ Euh c’est glauque là..

Ah mince. Oui c’est glauque. Pas tort la copine.. sauf que je n’y ai jamais vu de choc émotionnel, jamais vu un truc plus bizarre que ce que peut faire ma mère dans un instant de presque normalité. Elle a mis des chatons dans un congel et après.. ? Des chatons morts, en toute probabilité. Deux bébés chats morts dans la même matinée, deux petits chats que je tentais de sauver au biberon. Quand je suis revenue de l’école, elle m’a dit qu’ils étaient morts. Fin de l’histoire, pas d’autres mots, pas d’explications. Je n’ai rien demandé. C’est quelques semaines après, que j’ai trouvé les petits chats dans le congélateur, dans un tuper.
J’ai fait un magnifique lapsus à ma copine, j’ai dit « ma mère a tué les chatons et les a mis au congel« . C’est là, en relisant la conversation, que je l’ai vu..
Autant que je sache, ils sont morts, elle les a mis au congel. Il est certain que mort le même matin, ensemble.. ça a du me chatouiller quelque part en moi.
Mais j’ai classé. J’avais (effectivement) 14 ans et demi, c’était notre maison, dans le congélateur du camion-frite qui ne servait plus, sur notre terrain.

Parce qu’ils ne mangeaient qu’à peine, je savais qu’ils ne tiendraient pas. Leur mort m’a touchée, ma chatte qui a miaulé plusieurs jours en les cherchant ça m’a touchée, mais j’étais préparée. Un peu moins à les retrouver congeler il est vrai, mais j’ai classé.
Comme tout ce qui touche à ma mère et à mon enfance, j’ai classé en tant qu’information, étiqueté, posé sur une étagère.

Je traite l’information, avec une violente envie de vomir, là, sur mon clavier. J’assimile.
J’entends, c’est glauque.
J’entends, c’est pas normal.
Je me pose la question, tout de même, de ce qui est passé par la tête de ma mère. Pour ne pas les avoir simplement enterrés.

C’était hier.
Ce soir, je couds sur les tissus avec les poils de chat. Pas d’éternuement, pas d’asthme.
Je ne sais pas si je peux croire que mon allergie a cessé d’être. J’ai appris au passage, qu’une allergie était souvent le fait d’un choc.
Et je me demande, au vue des chocs répétés de mon enfance entre les mains de ma mère, combien de choses encore, j’ai à traiter, que j’ai classé comme information. Comme une presque normalité.

Ce qui me perturbe finalement, c’est que je ne suis pas certaine du choc. Pas certaine. Je vois bien que ce n’est pas une manière de faire habituelle, que l’on peut attendre ma mère à peu près partout de toute façon elle y sera.
Mais finalement.. je ne suis quand même pas certaine. Que c’est si grave. Le congel.

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8 Comments:

  1. arrona

    Ah la vache …chacune de tes anecdotes sur ton enfance me laisse …pantoise …finalement mon enfance était « idyllique » …

    1. Idyllique certes pas. Les trauma ne doivent jamais se comparer, ils sont là, et nous tentons l’une comme l’autre, de les surpasser 🙂

  2. Jamais vécu ce genre de situation, mais ton texte fait écho, tellement … Quelque soit les personnes avec lesquelles on a grandi, elles construisent notre réalité d’enfance, on aura tendance à trouver ce qu’on y vit normal, et ensuite … on grandit, on voit d’autres choses, de vieux sentiments (de révolte, de tristesse, un sentiment d’injustice) se réveillent, mais … le doute aussi. En même temps qu’on remet en question la normalité de ce qu’on a vécu, on remet en question la légitimité même de cette remise en question. Et si ce qu’on avait vécu était finalement « pas si grave » ?
    (Moi, de l’extérieur, je trouve cela grave. Mais je sais que si c’était à moi que c’était arrivé, j’en serais moins sûre.)

    Pardon pour la loghorrée et le ramène-tout-à-soi, mais pffff …

    1. Au contraire, tu illustres très bien ce que je disais. Parler de soi pour expliquer quelque chose qui nous touche, fais avancer je dirais, l’une et l’autre.. le partage en somme.

      Habituellement, je sais démêler le normal du pas, je sais voir que ma mère est folle, je sais dire « là ça/elle a merdé ».
      Là, non. C’est suffisamment rare pour que cela m’interpelle et que je cherche à comprendre pourquoi cette fois ce qui parait grave à vos yeux, ne l’est pas tant pour moi.
      J’aimerais bien comprendre aussi pourquoi la mort des chatons a créé un blocage chez elle, à ne pas pouvoir simplement les enterrer..

      En résumé, encore bien du travail.

  3. cécile

    Ton post m’a touchée, peut-être parce qu’à part « l’anecdote » des chatons au congél, pour ce qui est du reste et de la conclusion, j’aurais pu écrire le même article. Ta phrase « je me pose la question, de ce qui est passé par la tête de ma mère », combien de fois je me suis dit ça !

    Et puis dans ton dernier paragraphe « je vois bien que l’on peut attendre ma mère à peu près partout, elle y sera ». Ca aussi, j’aurais pu l’écrire… J’avais la chair de poule en lisant ton article, alors que je suis en mode cocooning chez moi avec une polaire, c’est dire !

    Et pour finir ce pavé, j’ai adoré « s’ensuit le genre de conversation étonnante, mais qui entre sorcières n’a rien de particulier ». Ca m’a fait sourire ! Et finalement c’est bien pratique d’être un peu sorcière, à vous deux vous avez réussi à trouver la source de cette allergie !

    J’espère pour toi que cela pourrait faire disparaître l’allergie, il me semble que tu aimes les chats, c’est plus pratique sans allergie ! 🙂

    gros bisous, excuse moi pour ce long bavardage, et courage pour ton doigt :s

    1. Il est bien terrifiant de voir le nombre de personnes traumatisées par leur enfance, leurs parents, leur mère.. C’est si dur d’y voir clair des fois..
      Navrée en tout cas de l’effet généré ^^’
      Pour l’allergie, j’attends de voir un vrai chat, et pas seulement les poils sur le tissu, mais ça a l’air sur la bonne voie ! Oui, je les aime profondément 😉

      Merci 🙂 ça fait mal.. il va falloir que le temps passe. Bises

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