Il suffit d'un mot

Comment va la douleur ?

Titre : Pascal Garnier

Le lit était dur et froid malgré la couverture en chenille vert épinard. L’oreiller semblait en carton. Cela n’avait plus d’importance, Simon n’avait d’autre ambition que d’échapper à son corps. Il y parvint après avoir avalé une poignée de pilules qui lui bétonnèrent le cerveau et le rendirent parfaitement étanche. Au fond, il n’était pas plus mal ici qu’ailleurs. Il ne se sentait ni bien ni mal, il ne se sentait plus.

 

Je n’ai pas hurlé tout de suite.
La machine a continué à fonctionner, à marteler mon doigt, mais je voyais bien que ce n’était plus grave, c’était fini, il n’y avait pas de quoi s’affoler, je devais juste arriver à la stopper. Dans ma panique, je me suis obstinée à chercher de la main droite le bouton d’arrêt introuvable. Pas une seconde ne m’a effleuré qu’enlever mon pied de la pédale était la solution la plus rapide, que sous le choc j’ai enfoncé à fond. Et quand enfin j’ai trouvé comment couper le courant c’est là. Seulement. Que j’ai hurlé.
La douleur.. Sait-on seulement la dire ? Tout le corps est capable d’entrer en panique, de hurler à l’intérieur, de s’affoler. Mon corps a su avant moi ce que j’avais fait, parce que j’ai arrêté de tourner sur moi-même quand j’ai vu l’aiguille coupée net, ce petit bout qui restait accroché à sa place. Et ce grand bout manquant.
J’ai regardé ce manque, ce vide, et j’ai compris. Je n’ai pas cherché par terre, pas cherché dans le tissu, pas cherché sur mon doigt. J’ai pris mon téléphone et j’ai appelé mon mari.

Il n’a pas compris. Il entendait mon affolement, mes larmes, mais j’avais beau lui répéter il ne comprenait pas. Mes mots. La douleur couvrait tout, j’entendais encore mon hurlement. Quand on a fini par se comprendre, il m’a dit qu’il arrivait, qu’il était loin mais qu’il arrivait.
J’ai appelé le samu. Avec qui j’ai été plus claire.

Je me suis retrouvée incapable d’attendre les pompiers. La panique me submergeait, je m’entendais hurler, hurler.. j’ai cherché à joindre Blanche, ma belle-maman. Je n’ai réussi à rien, je m’entendais hurler, je pleurais, le téléphone ne marchait pas, j’ai entendu une sirène et je me suis précipitée chez ma voisine assez âgée que je ne connais pas mais qui avait eu l’air d’aimer beaucoup les enfants.
Les pompiers sont arrivés, et m’ont demandé de me calmer.
Je pleurais, je souffrais en silence, je m’entendais hurler, ils m’ont demandé de me calmer.

Ils m’ont demandé de me calmer.. Savez-vous le mal que cela fait, de ne pas exprimer ? De devoir retrouver un espace normal quand le corps est en panique ? De forcer son esprit à ne plus s’entendre hurler pour pouvoir répondre à des questions, quel âge avez-vous ? L’âge d’avoir mal connard.. Savez-vous l’horreur de se forcer à revenir quand on n’est pas allé au bout de la douleur, quand ce n’est pas un processus naturel mais contraint, imposé dans une même violence pour tenter un équilibre ? Parce qu’on dérange dans l’expression même, on donne des calmants ou on demande de se calmer.
Je m’entends toujours hurler.
A l’intérieur, c’est toujours la panique.
Je n’ai pas terminé d’exprimer la douleur, mon angoisse, la terreur du geste effectué par maladresse.
Parce qu’on m’a demandé de me calmer, parce que j’ai gêné, il y a toujours ce hurlement en moi.
Je suis toujours en red alarm.

Je suis partie avec les pompiers, laissant mes enfants à la garde d’une dame âgée que je ne connais pas.

Aux urgences, on m’a donné un anti-douleur. Efficace.
Aux urgences ils ont pensé un peu tard à me faire enlever mon alliance. Les doigts avaient gonflés.
Aux urgences, ils m’ont envoyé à GrandeVille, clinique privée, chirurgie de la main. A mes frais, on pouvait m’appeler un taxi. Merci.
Aux urgences, ils ont refusé de me laisser partir sans un bandage. Alors la dame, elle a pris mon doigt et l’a bandé. J’ai hurlé. Elles s’y sont mises à deux pour me bander. Petit doigt tout seul avec un énorme bandage. J’ai hurlé.
Je ne comprends pas, je n’ai pas serré.
Et ce regard accusateur.
Le médecin est revenu. A accepté de m’enlever ce que j’allais arracher. J’ai eu mal longtemps.

C’est à GrandeVille, que j’ai compris l’incompétence des urgences de ma ville. On bande deux doigts à la fois ma tite dame, pour pas faire bouger la blessure ou l’aiguille.

J’ai eu une chambre. Ma voisine de lit était gentille. Sourde. Douce. Âgée. Avec une grande part de folie. Je vais en psychiatrie tous les jours pour prendre mes médicaments. J’ai glissé en y allant. J’ai cassé mon bras. Je n’ai pas eu d’enfants. J’adore les enfants. J’ai été enceinte un jour. Mais avec les médicaments j’ai du avorter.
Elle a adoré mes enfants.

J’ai attendu pour me faire opérer, avec deux autres personnes. Nous avons beaucoup parlé, de nos accidents, de nous, nous avons beaucoup ri.
Je ne sais toujours pas ce que j’ai fait. Je crois que j’ai appuyé par erreur, par fatigue musculaire peut-être, sur la pédale de ma machine à coudre. Je n’avais aucun problème avec le tissu, et ma main était à l’envers de la logique, l’aiguille est entrée par la pulpe a tapé sur l’os s’est tordue a tenté de ressortir sur le côté. 2 cm d’aiguille cassée dans le doigt.
La dame s’était faite mordre sauvagement par un chat.
Le jeune homme s’était fait couper 3 doigts par un chevron, dont un à 95% coupé. Pour un travail intérim. Sur une machine qui a déjà coupé d’autres doigts.

Le monde est empli de la douleur des gens.

Je n’ai rien vu de mon opération, ils ont tiré un drap entre le chirurgien et moi, entre mon bras et moi, entre ma douleur anesthésiée et moi. Mon inconscient a protester, a créé une douleur qui n’existait que dans ma tête. Le chirurgien s’est mis en colère, je devais arrêter de dire que j’avais mal, je n’avais pas mal et c’était pas vrai, c’était dans ma tête mais c’était vrai, j’avais mal mais j’avais tort mais c’était vrai. Alors les larmes aux yeux, en détresse, j’ai demandé à mon corps de stopper ça. Tout de suite. Et j’ai arrêté d’avoir cette aiguille qui piquait, que je sentais, mais qui n’était pas vraie.
Pas vraie.
Pas mal ma tite dame. Ça suffit maintenant.
Reste à ta place, douleur.

J’ai été opérée, on m’a enlevé ce bout de fer, on m’a recousu. Un point.

Je continue de m’entendre hurler.
Je n’ai pas terminé d’exprimer ma détresse.
Je me sens basculer parfois, je suis au bord de la folie. La douleur rend fou.. On oublie que le souvenir de la douleur peut rendre fou aussi.

2 Comments:

  1. ddc

    C’est terrifiant le déni de la douleur par le monde médical, et le manque de psychologie face à quelqu’un venant de subit ce traumatisme… J’espère que ton doigt et toi vous avez commencé à guérir ♥

    1. Oui ça va mieux 🙂
      J’ai revécu le choc deux jours après, ce qui m’a permis de ressortir les choses et de les vivre. Ce fut un sale moment ^^
      Et le doigt guéri très bien ! Toujours douloureux si je l’accroche bien sûr, bien handicapant aussi, mais il est très « joli » 🙂

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