Il suffit d'un mot

Le petit désordre de la mer

Titre : Joëlle Ecormier

 
J’ai pensé que ma mère ne reviendrait pas lorsque j’ai trouvé la petite broche en perles de verre montée sur une épingle dorée. C’était mon cadeau à sa dernière fête des mères.

Je n’ai jamais cessé d’être cette petite broche abandonnée.

Si ma mère m’avait quittée à l’heure, à la seconde même de ma naissance, sans me regarder, si elle n’avait pas voulu de moi alors que je n’étais encore rien, rien qu’une petite chose chiffonnée aux yeux fermés, alors qu’elle ne connaissait pas ma voix, mes manières de faire, ma façon d’avoir faim, comment je me mets quand je dors, si elle ne m’avait jamais entendue rire ni pleurer, si elle ne m’avait jamais tenue contre elle, si elle n’avait jamais commencé tout cela, vivre sans mère aurait été tolérable.

 

Small Hands by Keaton Henson on Grooveshark

 
Noël vient. On nous trompe, ce n’est pas l’hiver qu’il faut craindre, mais bien noël.
Je ne sais pas ce qui fait que j’ai réussi, petit à petit, à moins l’appréhender, à rester plus calme, à ne pas stresser autant qu’avant. Cet avant me revient en boomerang, je stresse. L’idée d’offrir, l’idée d’ouvrir, l’idée des regards..
Cette année, ça ne va pas.
Je ne veux pas de noël, je ne veux pas le fêter, je ne veux pas appréhender comme une gamine en déballant les papiers. Personne pourtant ne me fera de cadeaux méchants et violents, personne pour regarder avidement ma tête en larmes. Je ne sais pas ce qu’il y a là, cette année.
Je ne veux pas offrir non plus. C’est trop compliqué, un cadeau. Trop intime. Rarement la justesse touche le geste.
J’ai dû beaucoup réfléchir à la demande de mon beau-frère. Qui ne veut rien. Qui voudrait voir ce rien respecté, si possible. Je me suis demandée si je pouvais y accéder, si j’acceptais par manque d’argent ou pour lui. Ce fut compliqué à dénouer. C’est toujours compliqué.

Je n’ai pas de sapin. Je ne peux songer à tuer un arbre c’est au-dessus de mes forces, et je n’ai pas dans ma maison de plante suffisamment grande qui pourrait en tenir lieu. Je ne peux, paradoxalement, me résoudre à en dessiner un sur le mur comme je l’ai vu parfois au détour des blogs, ni à acheter une chose plastifiée qui me rappellerai par trop ma mère. Je me sens un peu coincée et mon désir de m’envoler se fait de plus en plus fort.
J’ai peu de moyens.
Je veux mon voyage de noces bordel. Ou de ce que vous voudrez.

Décorer.. il faut décorer..
C’est péniblement que nous luttons pour trouver notre place dans l’appartement, il y a encore des cartons, des milliers de choses en trop que je voudrais jeter et que LeChat retient (souvenirs, bricolage.. et pas de meuble ou ranger).. et noël se pose sur cette pagaille. Quand je parle de trier et ranger il est entièrement d’accord.. mais il fait toujours autre chose. Il dévie, c’est trop long, trop de choses, trop trop trop. On ne s’en sort pas. Je me retiens de jeter, ça ne m’appartient pas.. mais le sentiment est aussi fort que ce trop.
Ce matin, on s’y est remis. Au tri. A ce trop.
Récupérer le regard sur le chez-soi.

Le mot le plus adapté finalement, c’est pagaille : dans ma tête, dans la maison, dans nos affaires.
Et je me sens au bord des larmes.

*

Et puis.
L’infirmière est venue. Changer le pansement.
On a parlé.
De l’éducation, de la scolarité, de la non-scolarisation, de l’école à la maison, des enfants, du formatage, des conversations d’adultes avec les enfants, du CNED. Qu’elle voudrait, mais qu’elle travaille. Que faire des enfants pendant ce temps ? Que son enfant bouge, a besoin de bouger pour apprendre. Qu’il est insolent. Parce qu’il demande une explication au « non », au « assied-toi », que ça ne passe pas. Que ça ne passe pas.

Elle m’a redonné l’énergie dont j’avais besoin pour prendre soin de Prince, pour l’aider à avancer dans son apprentissage.
Elle m’a redonné confiance dont nos choix de vie, même si l’argent manque.
Je reprends confiance. Je veux me donner le temps, respirer.
Nous allons y arriver.
Même si noël pointe son nez.

*

J‘ai cousu à la surjett, l’écharpe de mon fils, dans le tissu le plus doux que je connaisse : ça a fonctionné, il accepte de nouveau de mettre autour de son cou cette protection si nécessaire ici.
J’ai enfin enlevé l’aiguille cassée de la machine. 2,1 cm.
Rien, jamais, n’aura raison de mon existence.
J’avance.
 

aiguillecassee

13 Comments:

  1. Ils sont beaux, vos choix de vie. Pas faciles (en tout cas pas toujours), mais beaux.
    Ce Noël m’effraie aussi, il n’y a que des mauvaises options devant nous. Et comme toi, je me suis posée la question des décorations, du sapin … il me semblait ajouter du désordre au désordre. Alors je range, je trie. Peut-être qu’après j’aurai envie de décorer, là je veux juste épurer.

    1. Merci.. Pas faciles en effet, mais on ne les regrette pas (même si parfois j’angoisse), Prince est un électron libre qui serait brisé à l’école.

      De mauvaises options ?
      Épurer oui.. c’est ça.

      1. Oui, Noël dans ma famille, le voyage est trop cher et ça veut dire voir ma mère. Noël dans la sienne, personne n’a envie de le fêter. Noël à 3, ne me semble pas être Noël … Mauvaises options quoi.

        Et j’aime beaucoup ta conclusion, oui, tu avances, cela se sent, en douceur mais inexorablement. Je crois que j’avais lu dans un Bobin quelque chose comme « Connaissez vous quelque chose de plus modeste qu’une goutte d’eau ? Savez vous l’effet qu’elle fait à la pierre, sa chute mille fois répétée ? » Il me semble que tu as cette immense force là, celle des modestes, des fragiles, des doux.

        1. Je vois. Très bien même.
          Mais tu reparles à ta mère, que l’option est envisagée/envisageable ?
          Pourquoi, si je puis poser la question, à 3 ce ne serait pas noël ? Et n’y aurait-il pas une option amitié dans ton entourage ?

          J’aimerais beaucoup, un jour, boire un thé avec toi. Tu as toujours les mots d’une grande justesse, ils me touchent en profondeur..

          L’on me dit souvent, que je suis forte, et souvent je me suis dis « mais non » et puis finalement « humm..c’est vrai pourtant ». Quoi qu’il m’arrive, je me relève.. et je ne sais pas d’où cela me vient. J’ai fini par me comparer à l’arbre, cette force tranquille.. Mais j’aime énormément tes mots, la douceur et la force de la goutte d’eau.. décidément, Bobin doit vraiment passer sous mes yeux.

          1. Moi aussi j’aimerais beaucoup partager une théière avec toi 🙂

            On me dit aussi qu’on me trouve forte, et ça me gênait, ça me gêne encore parfois. Et puis j’ai compris que ça ne voulait pas dire que je n’étais pas fragile aussi … et que je n’avais pas à être quoi que ce soit tout le temps.

            (Pour ma mère, non, mais Noël est dans la famille de mon père, elle est là, mais pas centrale)

            1. Habiterais-tu en Auvergne ? Cela faciliterai grandement la tâche de la théière 🙂

              Effectivement, souvent les personnes (bien intentionnées au demeurant) confondent ces deux idées comme si elles ne pouvaient s’imbriquer l’une l’autre, et donc refuse d’en voir les deux facettes : « on » s’attend à te voir debout en permanence.
              Je suis fragile. Profondément fragile. Mais je me relève toujours et en cela je suis forte.
              Je te rejoins pleinement : nous n’avons pas à « être quoi que ce soit tout le temps », nous n’avons pas à correspondre à quoi que soit que l’autre voit en nous.
              Compliqué, les rapports à l’autre.. et à soi. Nous sommes souvent bien exigeants envers nous-même..

              D’accord je comprends pour ta mère. J’avoue, je ne saurais pas gérer la chose. D’ailleurs, je n’ai pas su ^^’

              Je n’ai pas ce souci avec ma belle-famille, je n’ai jamais eu à me demander où passer noël.. je sais juste où je ne veux pas être, c’est un début 🙂 Peut-être ton souci peut-il se poser ainsi.. ? Ne pas regarder les choix, mais ceux qui ne le sont pas.

              Bien des pensées pour toi, rien n’est jamais simple.. je sais juste qu’il y a toujours un sourire quelque part. Même bien caché.

  2. Tu as raison, rien ne doit t’empêcher d’avancer ! Même si cela prend parfois du temps d’enlever les obstacles sur notre route, chaque obstacle enlevé est une victoire !

    Je suis d’accord avec « la bouseuse », ton choix de vie est très beau, il mérite de la persévérance. Je trouve qu’on se sent tellement bien quand on agit en respectant ses convictions, ça vaut tout l’or du monde !

    bises

  3. arrona

    Bonjour
    J’aime beaucoup ta conclusion ; oui finalement tu avances … evidemment nous ne nous voyons que rarement le contact est tenu mais j’ai vraiment l’impression que tu avances, que tu gagnes en sérénité…
    Sinon benh j’ai aussi du mal avec Noel, disons avec certains aspects : le côté on s’aime tous ce jour là (on continuera avec nos blessures plus tard ???) , le côté ultra commercial (si tu n’a pas offert/reçu pleins de cadeaux tu n’as pas bien fêté noel), et …plus gadget (peut être parce que j’ai une fille) le cloisonnement des jouets en Filles/roses/futures bonniches-nunuches et Garçons/bleu/futur guerriers-pompiers-pilotes … moi je suis très bête mais je n’ai toujours pas compris comment on pouvait proner l’égalité des sexes si on fait tant de distinction dès le plus jeune age …cela s’appelle juste du conditionnement, voilà j’ai dit le mot qui fâche…
    Bisous j’aurais aimé vous voir pour les fêtes mais cela me parait compliqué ..;vous avez des vacances ?

    1. Chaque jour je doute profondément de gagner en sérénité, tout particulièrement aujourd’hui ^^ Mais j’avance c’est vrai, j’essaye en tout cas.
      Je te rassure, l’inverse est le même : à 2 ans Prince a voulu une poussette et on lui a donc acheté (et en trouver une qui soit pas rose fut compliqué).. ben tout le temps « ooooh la mignote petite fille ». Grrr
      Autant que nous le pouvons, nous luttons contre ce conditionnement.
      Oui LeChat a 10 jours de vacances (il a été embauché avant mai), et nous allons passer 3 jours en famille pour noël. Mais nous ne pourrions pas venir cette année.. on essayera de se faire ça à un autre moment 🙂

  4. ddc

    Je vais sans doute dire une chose très stupide mais quitte à ce que ces cartons soient là, pourquoi ne pas les peindre en vert et les empiler pour créer un sapin ? 🙂

    1. C’est pas mal en effet comme idée, merci 😀 Mais j’avoue que je voulais quelque chose qui soit plus réel, sans trop savoir comment le faire.. ^^
      Mais ça y est, le problème est résolu, j’ai eu l’idée dans une forêt ^^ Je montre ça bientôt !

Leave a Reply:

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *