Châteaux de la colère

Titre : Alessandro Baricco
 
Il faut imaginer ça. Un train lancé dans une course furieuse sur deux lames de fer, et dans ce train un petit coin d’immobilité magique minutieusement découpé par le compas d’une petite flamme. La vitesse du train et la fixité du livre éclairé. L’éternellement changeante multiformité du monde tout autour, et le microcosme pétrifié d’un œil qui lit. Comme un noyau de silence au coeur d’une détonation. Si l’histoire n’était pas vraie, si ce n’était pas la vraie histoire, on pourrait se dire: c’est juste une jolie métaphore exacte. Au sens où peut-être, toujours, et pour tout le monde, lire ce n’est jamais que fixer un point pour ne pas se laisser séduire et détruire, par la fuite incontrôlable du monde.

 

The Letter by The Black Heart Procession on Grooveshark

 

La colère.
J’en parle régulièrement ici. Ce nœud de ma vie, sa colère à elle devenue une colère à moi, une colère de mère et une colère d’enfant devenue une colère de mère qui reste une colère d’enfant..
Les ressources que nous avons sont peut-être inépuisables. Je sais ne pas avoir encore atteint ce dont je peux être capable. Ni dans un sens, ni dans l’autre d’ailleurs. Je n’ai pas laissé sortir toute ma colère, ma haine, ma rage, la destruction que j’ai en moi.
Le martinet est toujours là. Les murs, les gifles, les sabots, les mots.
Je ne supporte pas qu’on touche à mes cheveux.

La colère.
Ce monstre qui mange l’intérieur quand les enfants se tapent, hurlent, se disputent, que mes oreilles se remplissent de leur colère à eux. Cette exaspération que la maîtrise lâche.. le ton qui monte. Ce rouge qui mâche l’amour et rempli l’espace de cris. Et la détresse de ce petit monde.
Ne pas se laisser détruire par sa propre fixité, détourner la colère, respirer..

La respiration.
Je n’ai pas atteint le fond de ma respiration. Je n’ai pas atteint la perception de ce calme, j’entrevois à peine le chemin, j’effleure avec délicatesse le souffle de l’apaisement. Et quand je sais être ce calme je reste éperdue d’incompréhension sur cette facilité de l’atteindre évidente et cette incapacité régulière.
C’est la solitude d’avec moi-même, que je crains.

Que je croise une personne calme avec ses enfants et tout redescend en moi je suis capable de toucher à mon tour cette sensibilité, comme si d’autres me montraient comment mettre de côté l’agacement d’une situation qui n’a en réalité que si peu d’importance. Le regard de l’autre sur ses enfants m’amène à cette respiration et cette douceur que je voudrais en chaque instant.
Que je croise quelqu’un d’énervé et qui malmène ses petits et je m’apaise en moi, ne voulant pas cela, trouvant en moi toute la ressource pour m’apaiser, respirer, sourire.
Deux extrêmes, deux respirations.
Que je sois seule.. et mes démons n’ont plus de laisse que la bataille que je livre.
Et je me loupe, inévitablement. Parce que je suis seule à la maison avec deux loups affamés de moi et que je me perds régulièrement, que je ne sais pas équilibrer leurs besoins et les miens sans disparaitre.

Alors parfois, je triche.
J’ouvre les fenêtres et je me dis qu’on peut m’entendre. Et que la personne calme de l’autre côté, dehors, me transmet son calme.
Mais ça ne marche pas très bien parce que ce n’est pas le regard de l’autre que je crains, mais le mien. Et que j’ai pas encore trouvé comment me mettre dehors.

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