Titre : Daniel Pennac
 
« Nos « mauvais élèves » (élèves réputés sans devenir) ne viennent jamais seuls à l’école. C’est un oignon qui entre dans la classe : quelques couches de chagrin, de peur, d’inquiétude, de rancœur, de colère, d’envies inassouvies, de renoncement furieux, accumulées sur fond de passé honteux, de présent menaçant, de futur condamné. Regardez, les voilà qui arrivent, leur corps en devenir et leur famille dans leur sac à dos. Le cours ne peut vraiment commencer qu’une fois le fardeau posé à terre et l’oignon épluché. Difficile d’expliquer cela, mais un seul regard suffit souvent, une parole bienveillante, un mot d’adulte confiant, clair et stable, pour dissoudre ces chagrins, alléger ces esprits, les installer dans un pré­sent rigoureusement indicatif.
Naturellement le bienfait sera provisoire, l’oignon se recomposera à la sortie et sans doute faudra-t-il recommencer demain. Mais c’est cela, enseigner c’est recommencer jusqu’à notre nécessaire disparition de professeur. Si nous échouons à installer nos élèves dans l’indicatif présent de notre cours, si notre savoir et le goût de son usage ne prennent pas sur ces garçons et sur ces filles, au sens botanique du verbe, leur existence tanguera sur les fondrières d’un manque indéfini. Bien sûr nous n’aurons pas été les seuls à creuser ces galeries ou à ne pas avoir su les combler, mais ces femmes et ces hommes auront tout de même passé une ou plusieurs années de leur jeunesse, là, assis en face de nous. Et ce n’est pas rien, une année de scolarité fichue : c’est l’éternité dans un bocal. »

 

Nous nous sommes préparés et ça c’est bien passé.

Sur le chemin, Prince tenait son livre d’Arc-en-ciel qu’il a tenu à emporter absolument, livre dans lequel le petit poisson apprend à partager et à se faire des amis.
_ Tu sais maman pourquoi je l’ai emporté ?
_ Non ?
_ Pour pas oublier qui je suis.

Mon fils me bouleverse chaque jour.

Prince a fait son entrée à l’école, accroché à moi, oscillant entre zénitude affichée et inquiétude douloureuse.
La petite, de rentrée : nous avons visité les lieux magnifiquement colorés, la directrice nous a parlé approche Montessori dans les plus petites classes mais elle a aussi ignoré l’arc-en-ciel d’un vitrail sur le sol, la directrice nous a dit que ça se passerait bien car elle n’avait jamais rencontré de problème phobique et que les enfants s’adaptent très vite, la directrice m’a dit qu’elle ne doutait pas qu’il ai appris des choses à la maison mais qu’il serait forcément en retard, la directrice nous a demandé trois fois si nous avions des questions mais j’ai du moi-même demander à Prince s’il en avait à poser, et nous avons rencontré l’institutrice dans sa classe avec les enfants.

Je sais que ça se passera bien, parce que si la directrice va forcément passer à côté de l’essentiel de la personnalité de Prince, j’ai de grands espoirs avec l’institutrice. Elle m’a paru d’une grande douceur, sur les trois minutes où nous avons pu échanger des regards et parler un peu. Elle travaille avec les enfants par groupe, et elle va voir les affinités entre les petits, avant de lui en assigner un.
Respect, madame. Merci.
Elle l’a regardé dans les yeux, lui a parlé. Elle lui a même dit, « qu’est-ce que tu es beau ». Et si je ne suis guère touchée par ce qu’elle a dit réellement, je le suis par la portée elle-même. Pour sa confiance en lui, dans ce départ un peu difficile pour lui.

Demain se fera sa vraie rentrée, et j’ai bon espoir qu’elle saura gérer les angoisses de Prince. J’espère juste ne pas projeter par le besoin que j’ai moi, que cela se passe bien.
 

Souche sous la neige

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