Il suffit d'un mot

Marcher sur la rivière

Titre : Hubert Mingarelli
 
Chacun s’invente une façon de comprendre. Moi je regarde par la fenêtre, comme si les mystères habitaient dehors. Je regarde longtemps, sans rien fixer de précis, mais au bout d’un moment, je renonce à chercher. Alors je prends conscience de ce que mes yeux voient vraiment.

 

Je marche, le savez-vous ? Je marche.
J’en ai pris conscience, la première fois, quand j’ai du prendre des béquilles. Puis quand j’ai abandonné le fauteuil après une semaine d’agacement pour cette simplicité si contraignante à gérer au quotidien. Les béquilles finalement, même si ça me tuait en 18 secondes bras et poignets, j’étais indépendante. Et l’indépendance, parfois, elle a un prix.

Je marche, je l’ai pensé si fort, quand j’ai laissé les béquilles et que je me suis appuyée aux meubles. Si fort, quand nous partions en randonnées avec S., que nous marchions des heures par des chemins magnifiques sur lesquels je finissais par faire un malaise. La fatigue de la marche. Je m’asseyais et puis nous repartions, nous n’en parlions pas, nous ne parlions pas, mais de quoi parlions-nous donc.. J’ai arrêté en 2004, quand il est mort. Je n’avais plus de marche à faire, plus de photos à prendre, plus de lieux où me rendre. Ce qui est terrible, c’est que j’ai cru avoir perdu ce réflexe de marcher. J’étais dans l’erreur.

Je marche, j’en ai pris conscience. Toi aussi tu marches.
Je marche pour aller à la boulangerie, pour emmener les enfants à 30 minutes de chez nous, pour me faire charcuter chez le dentiste, pour visiter le médecin, pour aller à l’école de Prince, j’ai marché ici et ici durant des heures, je déteste le bus, le tram, la voiture, je préfère marcher, en permanence.

On ne prend conscience, je crois, de ce qui est possible que lorsqu’on se le fait retirer. Et je ne veux pas que cela me soit retiré.

Hier, je vous ai vues discuter de course, je vous ai vues partir courir, je vous ai vues en revenir, je vous ai vues vous motiver, j’ai partagé la brume et le plaisir, juste avec quelques mots partagés. Je ne sais pas être jalouse, je ne sais pas envier, pourtant j’ai ressenti cette envie en moi et cette tristesse un peu, de ne pas pouvoir courir.
Alors ce matin je t‘ai dit je marche.
Et ça a été d’une telle évidence, soudain..

Il était 11h, je suis allée prendre ma douche et j’ai laissé derrière moi mari et enfants. Je suis partie marcher, la musique sur les oreilles, j’ai dit bonjour à ma voisine qui partait marcher avec son énorme chien et je suis allée à son opposé. Je ne partais pas pour parler, mais pour trouver mon rythme, marcher, marcher, marcher.

Par un doux hasard la musique m’a emmenée dans mon enfance, celle de sourires, de joie, de danse. J’ai revécu un peu chaque âge avec chaque chanson, chaque instant teinté de ces sourires, ma douce enfance, celle qui m’a menée à l’intérieur de moi quand dehors il faisait lourd et sombre. J’ai revu ma poupée aux cheveux longs, mon petit post de radio rose clair, mes livres. J’ai grandi un peu et j’ai revu mes amis, sur Goldman je me suis demandé ce que faisait Julien s’il marchait là tout de suite comme moi, j’ai croisé bien des regards et des sourires d’il y a si longtemps, j’ai entendu ma grand-mère me dire mais tu entends les oiseaux avec ta musique, oui mamie je les entends je mets la musique tout bas, j’ai continué mon chemin et j’ai retrouvé l’âme qui me suit au milieu des arbres c’était si évident, et sur le retour j’ai trouvé S. sur une musique à mi-chemin de la techno que je n’aime pas et de la musicalité qui me fait planer et je lui ai souri parce que quoi d’autre aujourd’hui que le sourire entre nous vraiment.

J’ai croisé quelques personnes, des vélos qui se promenaient, des vélos de courses équipés qui allaient très vite, deux jeunes et un ballon de basket, une barbe grise sur un vélo au regard illuminé je lui ai souri et je crois qu’on s’est reconnus entre illuminés, un couple qui courait m’a dépassé et j’ai souri de me sentir si belle à marcher. J’avais la hanche douloureuse, les genoux qui lâchaient et je ne sais pas, je me suis sentie belle.

J’ai marché jusqu’à trouver où je voulais vivre, un chemin de boue et des maisons bancales avec des poules une porte ouverte sur un jardin pas maitrisé qui me ressemble, et je n’ai pas pensé à photographier bien sûr. Je me suis arrêtée plus loin vers d’autres arbres et une autre boue et j’ai photographié deux mots avec mon téléphone mais je n’avais jamais cherché à partager avec mon téléphone, cela reste dedans parce que j’ai les mots à poser avant et que je me sens si bien, entre la marche et les mots.

J’ai fait demi-tour quand j’ai senti que cela devenait plus raisonnable, parce que je ne voulais pas appeler LeChat, et continuer à traverser ma vie au milieu de mes pas sur la terre et les arbres.
J’ai marché pendant 1h10 et je me suis retrouvée quelque part entre la musique et mes pieds, entourée d’arbres et longeant la rivière.
J’ai mal et je vais vous dire cela n’a pas d’importance.

Demain, je marcherai à des heures de chez moi et c’est le début de ce que je fais pour moi, pour que mon corps ne rouille pas, et sans être une maman.

Petits mots sur le trajet

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10 Comments:

    1. LeChat a reconnu tout de suite la musique, très longtemps je crois qu’il n’avait pas écouté.. 🙂
      Merci pour tes mots 🙂

    1. Sais-tu, relativiser c’est bien si cela te permet de mieux supporter, mais surtout ne jamais se dire « je ne vis rien comparer à ». C’est faux. Tu vis tes douleurs, et c’est sacrément chaud à vivre ça.
      Au final, on a tous quelque chose qui nous rend les journées difficiles et quelque chose qui nous les allège 😉

  1. Quand un article me touche, que la personne s’ouvre au lecteur, la seule réponse qui me vient c’est « Je t’aime » (et merci, aussi, de t’ouvrir à nous, d’écrire si bien, de partager ce moment fort dans un article touchant…) <3

  2. C’est bien connu : sur les réseaux, on attrape des virus ! Et je suis ravie que tu aies attrapé celui-là, que tu en ais fait ce moment de bonheur simple et si doux.

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