Du mensonge à la violence

Titre : Hannah Arendt

La tromperie n’entre jamais en conflit avec la raison, car les choses auraient pu se passer effectivement de la façon dont le menteur le prétend. Le mensonge est souvent plus plausible, plus tentant que la réalité, car le menteur possède le grand avantage de savoir d’avance ce que le public souhaite entendre ou s’attend à entendre.

 

Quand j’ai fait tomber le sac plastique, j’étais sortie du magasin. Il faisait un soleil à vous réchauffer tous les os même ceux que je ne connais pas, mais je me suis gelée en regardant les dégâts. Dans le sac, il y avait une boite d’œufs. Maintenant il y a une boite d’œufs bien ronds et un œuf qui s’écoule avec inconscience hors de sa coquille. Je vois ma mère se pencher sur moi, sourcils froncés, je la vois hurler et me gifler et je me tétanise, là, devant ce magasin et sous ce soleil censé réchauffé les os inconnus.

Je me secoue, je vais trouver une solution.
Je peux jeter l’œuf, mais elle verra qu’il en manque un.
Je peux.. je peux..

Je suis tétanisée, mes pensées refusent de s’ordonner.

Je traverse le marché, j’achète le persil, je ne compte pas la monnaie, je ne réfléchis plus correctement. Le vendeur plaisante, je n’ai pas entendu mais je souris, on se connait tous les samedi pendant 2 minutes 42 et ça crée des petits liens de sourires. Je l’ai choisi, ce vendeur. J’ai choisi tous les vendeurs du marché pour tous les produits que ma mère me demandent d’acheter, pour leur prix le moins cher. J’en change rarement, je n’aime pas changer quand ils sont sympas. Je suis infidèle quand vraiment le prix a chuté ailleurs, parce que ma mère veut le moins cher.

Ma mère, elle m’a bien expliqué la différence entre le prix affiché et le prix au kilo, parce que parfois il n’y a pas le même poids et que ça peut tromper. Le jambon du coup, ça me perturbe à chaque fois : certains paquets semblent moins chers, mais le prix au kilo est plus élevé.. je me sens dépassée, j’ai l’impression de me tromper et de faire payer à ma mère plus d’argent.

Cela fait un petit moment que je lui fais ses courses à ma mère. C’est une toute petite ville, tout le monde se connait plus ou moins, et entre ses heures de travail et sa maladie, elle ne sort pas souvent. Alors je l’aide. Et j’achète ce dont elle a besoin.
Comme des œufs. Que je ne suis pas censée casser.

J’ai soudain une illumination extraordinaire : ma mère est coincée à son travail, elle ne peut pas en bouger jusqu’au week-end suivant, ça nous donne une semaine pour voir venir et d’ici là tout sera oublié, c’est une évidence. Je vais dire que la caissière l’a cassé et n’a pas voulu me le changer. Trop facile.
Et c’est l’esprit un peu plus léger que je rentre chez moi, tout ira bien.

Tout est allé de travers.
Comme prévu ma mère s’est mise en colère, pas contre moi mais contre la caissière. C’était soulageant. Mais sa colère a été telle qu’elle est allée voir son patron, lui a demandé de quitter son travail le temps de régler ce problème et comme une furie m’a entrainée dans son sillage pour aller crier dans le magasin.
Pour un œuf cassé.

Alors sur le trajet, courant derrière ma mère, je me suis torturé l’esprit mais je ne voyais pas comment échapper à ce que j’avais créé de toute pièce. Le mensonge m’était venu en protection, mais je n’étais pas spécialement douée pour la dissimulation. Et quand on est arrivé dans le magasin, j’ai prié très fort mon Dieu pour qu’il m’aide. J’ai prié tellement fort que lorsque nous sommes entrées, j’ai eu l’intense soulagement de constater l’absence de la jeune femme blonde en caisse qui avait pris mon argent contre des œufs que j’avais ensuite malmené en lâchant la anse par inadvertance.

Ma mère a demandé à parler au gérant et très en colère lui a raconté l’histoire. Il a montré où étaient ses deux vendeuses, une en caisse et l’autre aux rayon des fruits et légumes et j’ai blêmi. Elle remettait des oranges à leur place, ma caissière blonde. Je n’ai pas pu mentir, je sentais que tout m’échappait et je l’ai montrée du doigt. Il m’a fallu attendre qu’elle soit avec nous, accusée, pour prononcer les mots qui allaient me condamner :
_ c’est moi qui ai cassé l’œuf.

Le monde s’est écroulé. Elle est retournée à ses fruits et j’avais honte de l’avoir faite accuser.
Ma mère s’est excusé, nous sommes reparties et j’ai reçu le martinet.

J’ai 8 ans. Je viens de retenir l’une des plus grandes leçons qui soit : mentir pour me protéger, oui. Mais ne jamais y inclure quelqu’un.

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