Il suffit d'un mot

Un papillon dans la peau

Titre : Virginie Lou
 
J’ai fermé les yeux comme si je ne pouvais déjà plus voir ce monde des adultes dans lequel j’entrais à peine.

 

Rock n' Roll by Melissmell on Grooveshark

 

Il y a en moi beaucoup de silence. Une envie de ne plus parler, ne plus rien dire, taire chaque mot existant et l’enfouir sous la musique, danser et entrer dans le mutisme. Disparaitre, un peu.
Le silence m’a serré fort dans ses bras, et puis il m’a redonné les mots. Doucement.
Parce que peut-être, un monsieur est mort et qu’il n’y a personne pour en parler. Parce que tous nous passons devant sa maison et on n’en dit rien hormis qu’il faudrait la brûler.

Je crois que le monsieur d’à côté est mort.
Sa porte était toujours ouverte, le jour la nuit sous la pluie la neige le vent la grêle la porte était toujours ouverte essentiellement parce que de toute façon elle n’aurait jamais pu fermer au vue de l’amoncellement d’objets meubles choses entassées à tout instant de la vie de cet homme. Parfois depuis la fenêtre grisâtre on voyait un rat se laver le museau ou grignoter une chose-qu-on-ne-voulait-pas-connaitre. L’odeur nauséabonde et vomissante que dégageait l’appartement n’était rien comparée à celle de cet homme qui toujours disait bonjour, à tout le monde, serrait des mains que les gens essuyaient discrètement mais dont l’envie secrète était sans doute de se brûler pour ne pas tomber malade. Les gens disaient bonjour depuis leur voiture et lui il faisait de grands signes amicaux, ils continuaient de lui serrer la main, de parler avec lui, s’arrêtaient devant chez lui ou sa chaise devant chez lui de l’autre côté de la rue ; cette chaise qui parfois empêchait ma poussette de rouler alors il se levait, essoufflé par l’effort. Alors je passais et je disais bonjour merci avec un sourire et en retenant ma respiration. L’exercice est perilleux. Il faut vraiment avoir pris sa respiration avant mais pas trop, ouvrir la bouche et parler mais pas trop de mots, attendre d’être à bonne distance. Respirer.
Il a une odeur indépendante, qui circule seule autour de sa maison. Parfois elle est sortie se promener parfois elle est restée avec lui dans la maison ou sur le trottoir. Parfois il y a un rideau d’odeur entre la maison et l’autre côté, qui traverse la route jusqu’au point en face, sur le trottoir. Une barrière d’odeur.

Je crois que le monsieur est mort.
Avec la varicelle et les vacances, je suis peu sortie de chez moi. Mais quand je suis passée samedi, j’ai vu les volets fermés et jamais en deux ans ce n’était arrivé. J’ai continué de passer, sans l’odeur en promenade. Avec cette idée installée en moi mais comment a fait la personne pour fermer cette porte que tous nous avions jugé infermable.
Mercredi j’ai vu la camionnette et la chaise à l’Odeur-assise, tristement vide et enrubannée de rouge et blanc. Odeur oui s’est assise, mais elle est indistincte. Comme si elle ne savait pas si c’était bien sa place, encore. Le ruban rouge et blanc tient la chaise et tient le volet et tient le monde en respect. Des petits cônes en plastique rouge et blancs tiennent le trottoir et un peu la route à distance, pour travailler.
Et par la porte ouverte, où il y a encore peu l’on ne pouvait se frayer un passage et encore moins un regard, il y a la crasse qu’un monsieur dont s’est le travail s’acharne à arracher de la porte, du sol, des murs.

Sur la fenêtre de l’étage, un panneau à louer. Odeur regarde le panneau, bien décidée à rester.
Elle a un nouvel ami, peut-être, dans ce futur arrivant.
Si quelqu’un ose venir.

Et j’ai cette affreuse tristesse qu’un homme de 50 ou 60 ans obèse transpirant et puant m’ait rebuté et donné envie de vomir au point de n’avoir jamais été plus loin qu’un bonjour merci et un sourire. Même mes enfants sont allés plus loin, ils lui faisaient de grands signes de la main en marchant à l’envers sur le trottoir, LeChat lui serrait la main en se demandant pourquoi on n’achetait jamais de lingettes et que là la planète on s’en fichait presque et il parlait du soleil et de la pluie et repartait.
Oui je suis triste. Parce qu’avoir Odeur pour amie, ce n’est pas donné à tout le monde et que sans aucun doute possible, savoir comment Elle était arrivé là aurait été important.
Un monsieur avait une histoire à raconter, et personne n’a écouté autre chose que le soleil et la pluie.
Odeur parlait à sa place.

2 Comments:

  1. Comme j’aime te lire…
    C’est triste, une vie qui s’éteint sans personne pour s’en souvenir. Mais peut être qu’il y a des gens qui savent, qui se souviennent. Et toi, tu te souviens un peu.

    1. Merci ça me fait très plaisir ^^

      Beaucoup de gens lui faisaient signe en passant ou s’arrêtaient quelques minutes (voire plus, il parlait sans laisser le temps aux gens de parler également). Il avait un sacré don pour retenir les gens. Donc beaucoup vont penser à lui un petit moment, je pense.. Mais je me demande si quelqu’un connaissait sa vie.

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