J’étais un rat !

Titre : Philip Pullman
 
Bob releva la tête en sursaut.
_N’a-t-on pas frappé? Quelle heure est-il?
Le coucou lui répondit avant Jeanne: dix heures. Dès qu’il eut fini de sonner, un autre coup retentit à la porte, plus fort que le précédent.
Bob alluma une chandelle et traversa l’échoppe obscure pour aller ouvrir la porte donnant sur la rue.
Dans le clair de la lune, il découvrit un petit garçon en costume de page qui jadis avait dû être élégant. Il était à présent tout déchiré et taché, et le visage sale du garçon était couvert d’égratignures.
_Mon dieu! dit Bob. Qui es-tu?
_J’étais un rat, répondit le petit garçon.

 

Le Diamant by Émilie Simon – on Grooveshark

 

Il y eut une fois une autre vie, Nîmes.
Je ne l’ai pas aimée.
Les pieds dans le collège le plus côté puis son lycée bourgeois, avant de m’en faire déloger parce que je n’avais pas les notes nécessaires au bon classement. Les pieds, mais pas la tête. Je signais là le début de mes pertes de mémoire, un grand trou béant sur tous les livres de mon enfance et ce que j’en avais appris, et le début de mes douleurs. L’année précédente, j’étais première de ma classe. Ça n’a inquiété personne, je devais juste être recyclée en informatique. J’ai tenu tête, je le regrette car c’est un domaine que j’aime aujourd’hui.

Devant le lycée élitiste, il y avait une mer vide, un désert d’intelligence, l’immensité à perte de vue, un immense trottoir. Les jours scolaires personne ne passait sans se faire écraser un orteil, et je haïssais cette foule pour qui je n’existais pas, ces gens qui me prenaient de haut. Mais le dimanche, il y avait les arbres. De majestueux arbres dans le silence d’une ville toute à sens unique.
Et un dimanche, dans le silence d’un soleil qui passait timidement à travers les feuillages des arbres majestueux, au milieu du trottoir désert, un rat.
LE rat.
Le rat le plus gros de mon existence, et pourtant j’en ai vu d’autres des rats.
Ce rat là, il faisait de corps mon avant-bras, avec la queue tout mon bras.
Tellement énorme que je l’avais vu du bout de la rue et que j’avançais les yeux sur cette immense chose déposée au milieu du trottoir. J’étais assurée de sa mort par son immobilité, et pourtant j’ai fait un grand détour.

Une presque amie portant le même prénom que moi et brûlant sa vie par tous les bouts et qui un jour eut un accident qui failli lui couter la vie, cette jeune femme si belle avait un rat dans sa trousse. Je le gardais à ma table durant les cours, lui donnais des grains de maïs séchés et parfois on le récupérait sous une table sous les fous rires de la classe. C’était une fille chouette, belle, brillante, brisée. La même faille que moi, un autre chemin.
Avec elle j’ai appris les rats.
J’aime ces bêtes, leur intelligence, leur regard.

Et ce vieux et énorme rat déposé en offrande devant mon ancien lycée était à lui seul, dans sa mort grotesquement éventrée, tout le bien que je pensais de ce lieu.
 

Le monsieur ami avec Odeur n’est pas mort.
Une petite-demoiselle-de-onze-ans nous a expliqué qu’il avait été mordu par un rat et qu’il avait été emmené à l’hôpital. Je vois derrière ces mots tout le système, les services sociaux, les nez froncés et les coups de règles sur des doigts. Il était sous tutelle ce monsieur et suivi en psychiatrie, quelqu’un a mal fait son travail.
Il s’est fait mordre par un rat après avoir habité avec eux durant des années, bien avant que cette petite-demoiselle-de-onze-ans ne soit née.

Le monsieur n’est pas mort, mais il a perdu son appartement parce qu’il ne sait pas s’occuper de lui et que personne ne l’a fait à sa place. Je me demande comment il va gérer désormais, son besoin d’entasser jusque sur le trottoir devant sa maison à n’en plus fermer sa porte.

Depuis qu’une petite-demoiselle-de-onze-ans nous a expliqué la morsure d’un rat et d’un monsieur à l’hôpital, j’ai mon petit garçon de 6 ans qui fait de ses jouets des rats qui mordent, qui regarde à chaque passage vers l’école ou la maison si la porte ne serait pas ouverte, si dans la rue il n’y a pas un autre rat mort écrasé par une voiture, et qui a pris conscience qu’un rat ça mord et que ce n’est pas mignon.

Je lui aurais préféré ma vision et mon apprentissage de l’animal.
Ils le méritaient tous les deux.

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6 commentaires sur “6”

  1. Rien n’est perdu.
    Tu peux encore lui montrer que, oui, parfois ils mordent, souvent par peur, comme nous au fond, mais qu’ils ne sont pas « méchants », ils ne mordent pas « pour faire mal ».

    1. Oui on lui a expliqué, on réexplique d’ailleurs. Le souci de ne pas vivre les choses, c’est qu’on retient moins bien ^^ Là on vient de lui prendre un livre à la médiathèque 🙂

  2. Un rat ça peut mordre *et* être mignon 😉 Comme le lapin ! (à moins qu’il ne morde jamais, le vôtre ?)

    Le début des pertes de mémoire, c’est le début du SED ou bien il y a eu quelque chose dont tu préférais ne pas te souvenir ?

    1. Notre lapin ne mord pas non ^^ Elle a eu une période où elle a mordu, quand je mettais de l’HE de lavande sur Hibou pour la teigne. L’odeur trop forte la rendait agressive. Quand j’ai compris, on a évité de l’approcher tant que j’ai badigeonné le petit. Elle n’a plus jamais mordu (et du coup je doute qu’il s’en souvienne, mais je vais le lui rappeler, merci !).
      On a emprunté un livre à la médiathèque sur le rat, ça devrait aider 🙂

      Le SED bien que présent dès la naissance (entorses à répétition etc), ça se développe (explose ?) à l’adolescence au niveau des symptômes.
      Les pertes de mémoire (j’avais donc..15 ans) ont fait suite à l’incendie de ma maison. Le choc a effacé des milliers d’informations, que je n’ai jamais retrouvées. Depuis, je n’enregistre plus les choses correctement, j’oublie ce qu’on me dit, des choses que je savais le matin ou la veille, des choses que j’utilise tous les jours (comme le code de l’immeuble), etc ; il semble que la douleur soit à l’origine de ça. Elle prend trop de place.
      Je situe les pertes de mémoire suite à l’incendie (temporellement parlant c’est en tout cas certain), mais le SED est en cause, est lié de toute façon.
      Va savoir lequel a enclenché quoi..

      Tu oublies des choses toi aussi ?

  3. Pas dans de telles proportions, mais je suis déjà inquiète par la différence avec ‘avant’. Je n’ai pas eu l’impression d’une explosion à l’adolescence mais plutôt d’une lente et continue dégradation depuis mes 17 ans. Ma mémoire était excellente mais je ne peux plus en dire autant, et c’est encore pire pour ma concentration. C’est cette dernière qui m’handicape le plus au quotidien je dirais. Mes problèmes récurrents de sommeil n’aident ni l’un ni l’autre… difficile de faire la part des choses avec un éventuel SED.
    J’ai beaucoup moins de douleurs que toi, ça aide certainement car, à moins d’être fort occupé à autre chose (encore faut-il avoir de la concentration ^^), la douleur a tendance à nous monopoliser et nous user.
    Le parallèle entre l’effacement de ta maison et celui de ta mémoire est saisissant je trouve !

    1. C’est ça.. le « avant ». C’est dur, ce « avant »différent à avaler.
      Chez moi ça a été brutal et rapide, mais dans le SED chaque personne réagit différemment (il y a des personnes qui vont « juste » avec les bleus par ex.. du coup le diagnostique se pose sur la famille).
      Si tu es hyperlaxe et que tu as des bleus.. ne doute pas trop :/

      Comme toi, quand je suis occupée j’arrive à mettre la douleur à distance. Une chance d’avoir ça qui aide 🙂 Parce que oui, ça use..

      Oui.. je me souviens de cette dégradation dans les semaines qui ont suivi.. et de la chute. Mais visiblement de toute façon, ça aurait eu lieu malgré tout, malgré l’incendie. Peut-être plus tard, peut-être au même instant, peut-être plus doucement.. Je ne saurai pas ^^

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