Ou pourquoi j’avais besoin de dire à mon fils que je ne l’abandonnais pas.
Et pourquoi j’ai mal vécu le non de ma belle-maman.

Un jour, elle s’est assise sur le canapé blanc et elle s’est mise à pleurer toute la douleur de son monde. Elle a pleuré, ne s’est plus arrêté. Elle pleurait et moi j’ai commencé à faire la vaisselle, montée sur une chaise et avec un résultat très certainement approximatif. Chacun de mes gestes que je faisais en silence pour ne pas la déranger, se teintait du son de ses larmes ; je n’entendais que ça. Ses pleurs qui emplissaient la maison.

Je ne me souviens pas de beaucoup de choses. Juste de la chaise, de la vaisselle, de mes manches mouillées, des jours qui passent, de la vieille dame, Mme P., qui nous apporte à manger le midi, de ma mère qui pleure à en hurler. Je n’ai aucun souvenir des petits déjeuner, des repas du soir, de comment je me rendais à l’école, de la voiture contre l’arbre.

Comme tous les chocs émotionnels de ma vie, j’ai effacé.

Je revois le médecin qui dit à mes grands-parents de m’emmener sinon c’est la Ddass. Je n’ai aucune idée de ce que c’est, mais je bondis de joie parce que je vais partir en vacances !
Je me souviens du bonheur de partir avec eux en voiture, de ma mère qui ne vient pas avec nous, des câlins de ma grand-mère, de ma nouvelle école, des visages tournés vers moi quand j’arrive dans la classe et que la maitresse me présente, de David si mignon qui me fera craquer toute mon enfance, de Lydie nouvelle de quelques semaines avant moi, de N. qui allait devenir ma meilleure amie, N. que j’allais défendre jour après jour contre ma famille, N. petite fille simple qui redoublerait son CP, détestée par la maitresse.

Mon grand-père venait de prendre sa retraite il s’occupait donc de moi. Nos matins étaient doux de confiture de groseille entre lui et moi. Ma grand-mère partait travailler au magasin (pour une dernière année avant sa retraite), mon grand-père m’emmenait à l’école quelques minutes plus tard et j’aimais le froid sur ma figure, la grande main de mon grand-père dans la mienne, ses discours sur les jardins, l’attente devant la grille blanche, la maitresse gentille ou méchante selon l’enfant, puis la maitresse très sévère avec son chignon gris, les additions, les lettres, les poèmes et dessins des fêtes des mères et des fêtes des pères, mon grand-père à la sortie de l’école, le trajet de retour sur lequel je sautais et courais avec sa main dans la mienne, les coquelicots dans le champs jouxtant l’école.

La douceur de mon enfance, je la dois à mes grands-parents, à ces deux années chez eux, à leur amour. Personne ne criait. Personne ne tapait.
Le soir, quand j’avais été couchée et câlinée, que la porte s’était refermée, je pleurais.
Je n’avais pas ma maman. Je ressentais l’abandon en moi. Je voulais mon câlin du soir, de ma maman.

Il n’y a eu personne, et ils ne le savaient pas eux-mêmes, pour me dire quand je rentrerais chez moi, quand je reverrai ma mère. Quand elle arrêterait de pleurer. J’étais à la fois heureuse et triste. Mais quand ma mère appelait, je ne lui disais pas qu’elle me manquait, je ne pleurais pas. C’était le jour, et le jour, ma mère ne me manquait pas.

Elle m’en a profondément voulu.

Quand je suis repartie de chez mes grands-parents, que je suis rentrée chez moi, ce fut un déchirement. Cela faisait deux ans que j’étais là. J’ai ressenti l’abandon dans sa forme la plus cruelle. J’ai pleuré durant tout le voyage et il y avait 5h de route. J’ai pleuré les bras de ma grand-mère, les matins avec mon grand-père, la confiture de groseille faite par mes grands-parents, l’opéra où ils m’emmenaient, l’odeur de la maison, la cuisine délicieuse, l’amour qui me tenait droite.

Ce qui a le plus mis en colère ma mère, c’est que lorsqu’elle me ramenait pour les vacances scolaires et qu’elle repartait travailler, me laissant chez mes grands-parents pour deux mois, je la regardais partir sans pleurer. Je ne l’aurais jamais avoué parce que malgré tout j’aimais ma mère, mais j’étais soulagée de son départ. Soulagée de retrouver l’amour de mes grands-parents, soulagée de retrouver mes repères, soulagée de rentrer chez moi.

J’ai pleuré les quatre années suivantes, à chaque départ de chez eux. Jusqu’à ce que ma mère me demande si nous devions arrêter d’y aller puisque c’était si douloureux. J’ai appris à pleurer moins, puis à le cacher. Ma grand-mère et moi avons appris à nous cacher, pour nous faire des câlins, pour ne pas mettre ma mère en colère. Jalouse, ma mère.

Non, je n’ai jamais pleuré quand ma mère me laissait. Même pas enfant, même pas bébé. J’avais quelque chose comme dix mois quand ma grand-mère m’a gardée et ma mère en partant, voyant que je la regardais sans sourciller, a tout fait pour me faire pleurer sur son départ (ma grand-mère traumatisée, me l’a raconté plus tard). Je me suis contentée de la regarder, alors elle a décidé que j’étais sans cœur. A deux ans et demi, elle a enregistré nos voix et on entend ma mère dire qu’elle ne m’aime pas. Pendant deux minutes, je lui soutiens qu’elle m’aime, pendant deux minutes elle me soutiens que non. Jusqu’à ce que je m’effondre en larmes, et qu’elle me rassure.
Ma mère fut assez tordue pour faire cela, et pour l’enregistrer. Ce qui m’a permis de l’entendre enfant, un très grand nombre de fois. Elle était fière ma mère, de ces enregistrements, elle adorait les écouter et j’adorais écouter ma voix, même si j’y pleurais. C’est étrange parfois, la distance qu’on peut mettre pour survivre.

Je n’ai jamais pleuré quand ma mère me laissait. Peut-être que je pleurais suffisamment, quand elle tapait. Peut-être que je pleurais trop, avec elle et qu’il n’y avait plus rien, après.

Alors à six ans, quand ma mère m’a laissé chez mes grands-parents parce qu’elle faisait une dépression nerveuse (suite à un harcèlement moral et sexuel sur son lieu de travail) au point de vouloir se suicider en voiture avec moi assise à côté d’elle, non, je n’ai pas pleuré.

Mais ma belle-maman, qui refuse que j’embrasse par téléphone mon enfant, vraiment non, ce n’est pas gérable pour moi. C’est une douleur qui revient, là où il n’y avait pas besoin.
Là oui, j’ai pleuré.

3ans

3 ans

6 Comments:

  1. Cati

    J’ai connu la même chose avec mes enfants en vacances chez mes beaux-parents en Corse.Ma belle-mère me répondait « Tu crois que je ne m’en occupe pas bien? ».Mais c’est vrai que le jour où je les ai eus au téléphone et qu’ils ont pleuré en me demandant quand j’allais les chercher…Et je vous promets ,ils y étaient très bien.Avec le recul et la réflexion acquise avec la maturité :)),peut-être n’avait-elle pas tord de ne pas me les passer.Je pense que les enfants jeunes se sentent obligés de choisir.C’est à nous, hypersensibles épidermiques de mûrir et d’avoir confiance en nous pour nous rassurer.Très cordialement; j’oubliais : j’adore vos écrits et vos photographies,Catherine.

    1. Oh je ne demandais pas à l’ avoir au téléphone, juste transmettre que je l’embrassais ^^’ Mais j’entends complètement votre expérience, qui est très juste en effet. Le juste milieu n’est pas toujours évident à trouver, ni même à conserver 🙂

      Merci 😀

      Peut-être peut-on se tutoyer ? 😉
      Douce journée,
      Dame Ambre

    1. Un peu, il arrive qu’on en parle (mais pas.. tout. Il y a trop je suppose). Elle a lu mon précédent blog entièrement aussi (elle n’a pas l’adresse de celui-ci).
      Pour cette histoire précisément, je doute en avoir parlé même si elle sait que mes grands-parents m’ont élevé en partie.

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