Il suffit d'un mot

Un peu de moi qui était moi

Il y a l’ordinateur portable, qui ne se (trans)porte plus nulle part. L’écran dans le noir complet depuis deux semaines, je travaille avec un écran supplémentaire à côté, qui tort mon dos et réveille les douleurs des cervicales. Depuis quelques jours, à la panne écran se rajoute la panne clavier. De temps en temps, sans prévenir, le clavier meurt en silence (le clavier n’étant pas lié au son, il le fait en silence). Mais comme les baffles rendent l’âme de leur côté et font un son étrangement grésillant, peut-être prêtent-elles voix au clavier mourant.
Comment savoir, avec un matériel fabriqué pour s’autodétruire.

Il y a le travail de LeChat, qui étouffe sous les tentaculaires rumeurs qui y circulent. Je ne comprends pas comment cela fait pour se propager ces choses, je n’en comprends pas le mécanisme. Mais comme toutes les autres se sont vérifiées justes mais comment font-elles, celle-ci est inquiétante. Le patron, que l’affaire semble commencer à grandement échauffer, semble vouloir vendre avant noël, payer les congés payés de ses employés pour faire table rase, et le nouvel employeur repartirait donc avec une année devant lui avant de devoir donner des congés. J’appelle cela une arnaque : noël se noie dans les souvenirs d’un hypothétique voyage canadien, voyez-vous. Car pas de vacances, pas de Canada.
Ma première réaction a été on vient de payer 300 euros de timbres fiscaux, photos et autres, je refuse je refuse je refuse chéri tu démissionnes, on va au Canada et à notre retour on déménage, nouveau boulot, nouvelle école.
J’ai bien peur que ce ne soit aussi ma seconde réaction. Je suis parfois un peu tout ou rien.

Il y a l’école et l’institutrice, celle qui est mieux que la précédente parce qu’elle crie moins. Celle qui au lieu de crier, manie avec habileté le sarcasme, s’énerve sur la petite fille qui est dans un foyer et qui a donc visiblement beaucoup de choses dans la tête sortant du cadre scolaire, et qui n’arrive pas à suivre les consignes. Celle qui, 3 semaines un mois après la rentrée, qui apprend donc à nos enfants à lire et à écrire, a entamé la première dictée. Mon fils de 6 ans était ce matin, très triste et renfermé. Il a raté la dictée. Je commence à connaitre un peu l’instit, un enfant qui rate est un enfant enfoncé.. Alors au lieu de faire le repas ce midi, j’ai tenté d’expliquer à mon enfant que rater c’était apprendre. Et que c’était une belle chose de rater, cela voulait dire qu’il pouvait savoir quoi travailler pour avancer. Mais la tristesse était installée, Prince ne s’est jamais laissé le droit à l’erreur et il se confronte fortement au fait que « du riZ » ça prend un z qu’on n’entend pas, que « un raT » prend un t qu’on n’entend pas. Quelque chose m’échappe dans la manière d’enseigner de notre institutrice, mais pour moi il est bien compliqué déjà de lire et d’écrire, et commencer par des mots courts dont on voit et entend toutes les lettres, c’était déjà un joli challenge.
Alors bien sûr, nous pourrions prendre de front la dame. L’informer puisqu’elle semble l’ignorer, que les devoirs écrits sont interdits. Que charger les enfants de devoirs tous les soirs, c’est énorme pour de toutes petites têtes qui arrivent de maternelle. Que les mots avec des lettres qu’on n’entend pas, c’est dur à gérer là tout de suite. Que peut-être, elle n’a pas fait attention après avoir passé 25 ans à s’occuper de CM2, mais le CP ce n’est pas une course pour entrer au collège. Qu’il y a dans sa classe un enfant qui n’a pas vu ses lettres puisqu’il n’est pas allé en maternelle, et qu’elle est en train de le perdre en route. Lui et d’autres. Que mon fils arrive à suivre malgré un Z et un T perdus, peut-être parce que je suis une maman à la maison, qui a l’habitude d’y faire l’école. Que la ville bourgeoise et l’école qui veut une élite, ça a ses limites et que cela prend le nom de chaque enfant, cette limite.
Je suis lamentable, pour prendre les gens de front. Je fuis les conflits, et je l’avoue sans détours, je préfère déménager.
Parfois je ne suis pas fière de moi, de mes réactions.
Peut-être aussi que je sais que la dame, elle ne va pas soudain découvrir que Freinet est une méthode formidable juste parce que je lui en parle. Déjà qu’elle me prend de haut la dame, parce que j’ai refusé de payer une cotisation de douze euros minimum, non obligatoire mais quand même, m’a-t-elle dit yeux dans les yeux. Pardon madame, vraiment, d’avoir un salaire pour quatre, de tout tenter pour avoir une belle vie, de faire attention à l’argent que je dépense, et d’avoir une fierté malgré tout, de ne pas réclamer qu’on me paye aussi les passeports s’il vous plait et un pc pour écrire les dons c’est par là. J’avais tellement, tellement envie de lui demander si elle ne voulait pas payer les douze euros elle-même, avec son salaire, ses jolis tailleurs de marque et son coiffeur.
Je préfère le silence.
Je n’aime pas mon silence. Je n’aime pas me tétaniser quand une personne fronce les sourcils. Oh un jour j’arrêterai d’avoir peur de ma mère, mais présentement je fais avec ce que j’ai. Et ce que j’ai n’est certes pas grand chose mais cela m’appartient pleinement.
Je ne doute pas pour autant qu’elle soit une bonne maitresse, mon fils apprend bel et bien à lire et à écrire. Avec la peur de rater, mais il apprend.

Il y a le froid, la pluie, mes pieds gelés, mes pieds bloqués, mes doigts tétanisés, mes difficultés à ne pas être agressive et mon ras le bol.

Il y a ma belle-maman. Qui m’a menti. Qui croit à son mensonge. Qui change la vérité, parce que sa fille, encore. Qui a besoin de protéger son enfant, comme si les trois autres n’existaient pas eux aussi, comme si 64 autres personnes n’étaient pas concernées. Il y a en moi un grand froid, une angoisse dévorante qui me hurle pas de place.
Et sous la colère et l’angoisse, la tristesse intense elle aussi. Tout ce gâchis.

A intervalles réguliers, je me dis que le voyage au Canada va être un calvaire.

Il y a tous ces mots qui se bousculent, ces journées difficiles, ces promenades que je ne prends pas le temps de vous montrer, ces photos que j’oublie de poster. Ces belles choses que je ne partage plus depuis une semaine, parce que je me sens envahie par le reste. Ce tai chi que je ne fais plus et qui manque à mon équilibre.
Cette île déserte sur laquelle je voudrais vivre.
Oh bientôt tout cela sera envoyé aux oubliettes, la vie sera belle et je poserai les angoisses. Et tout cela qui ne sera plus moi. Mais pas tout de suite. Pas là. Tout est trop embrouillé, en moi. Trop fatigué.

Il y a tout ça. Tout ce froid.
Tout ce froid.

brouillard3a

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4 Comments:

  1. Au lieu du Canada en hiver, viens chez moi et allez au Canada en été – tu es malade, tu peux le justifier (le froid n’est pas bon pour toi). Comme ça, vous n’y allez pas en même temps que tous les autres et tu ne souffrira pas autant du froid?
    J’ai un poêle qui chauffe bien et des chats-bouillottes… (pour les chats, je m’avance un peu, j’avoue 😉 )

    1. Ah ce que cela serait tentant, dit..
      Mais c’est (justement) une réunion familiale (si on peut me dire pourquoi en plein hiver à noël.. quand la grand-mère veut fêter son anniversaire qu’elle a eu cet été ! Je te jure les gens des fois..). Elle a 90 ans, si elle venait à mourir avant qu’on y aille (elle n’est pas vraiment en santé), on se ferait pourrir jusqu’à notre propre mort par ma belle-maman. Non merci, nos rapports sont déjà assez compliqués comme ça.

      Je sais que je vois tout en noir, j’ai envie (ou le fais) de pleurer toutes les 15 minutes, je suis épuisée, j’ai mal. J’ai réalisé ce matin que c’était la maladie qui me faisait tout voir sombre, ce n’est pas une vraie dépression, je dois juste respirer et tenter de voir ce qui va bien, m’y accrocher. J’ai fait une petite méditation ce matin, je me rends compte à quel point je suis morcelée. J’ai du travail pour me réunir, me recentrer, respirer de nouveau.
      J’ai identifié, je vais pouvoir aller dans le bon sens 🙂

      Ceci dit, je retiens bien l’invitation, le poêle, les chats 🙂 Je ne sais pas quand, mais je promets qu’on viendra 🙂

  2. A Mots Découverts

    Que dire Ambre, si ce n’est que je suis très très touché par ton texte. Je te comprends d’autant plus que je suis dans une situation personnelle assez proche de la tienne. Je n’ai pas d’enfants mais j’ai aussi du mal à gérer les fins de mois et la vie qui nous entoure. Pour tes enfants, tu as raison de t’accrocher, de te battre et d’être une très bonne maman. Ne doute pas de toi. On s’en sortira, nous les petits, si on se serre les coudes. Pour le PC, j’en ai à la maison, certes pas jeunes mais ils fonctionnent encore bien. Je peux t’en retaper un si tu veux et tu pourras encore écrire.
    Amicalement.
    Jérôme

    1. Je t’ai répondu par mp, mais un énorme merci encore à toi.. Comme je disais je vais commencer par utiliser un clavier à brancher, qui traine dans nos affaires, chaque fois que le fourbe me fera faux bond. Je vais l’user jusqu’à la corde, l’obliger à pleinement rendre l’âme.

      J’espère être une suffisamment bonne maman, en tout cas 🙂

      Je vis un peu tout dans le noir en ce moment, je tente ce matin de bouger toutes ces idées sombres, ce n’est « que » la maladie qui me fait croire que rien ne va. Elle a juste tort 😉

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