Il suffit d'un mot

Le quotidien m’invente

J’oublie. Je vis ma vie de personne normale, avec une vie normale, une vie de famille classique. Je remplis le lave-vaisselle, je le vide, je range, je plie du linge, je lis des histoires, je pense à prendre un travail. Alors parfois j’oublie que certains gestes je ne peux pas les faire. Que ce que j’ai pu faire une heure avant, je ne peux pas forcément le refaire ensuite.

Je porte un gros bac de jouets, accessoirement rempli d’eau pour l’occasion, de la salle de bain à la cuisine. Et je me déboite l’épaule.
Je passe l’aspirateur. Et j’ai un point de côté, je n’arrive plus à respirer comme si je faisais une crise d’asthme, j’ai le bras droit inutilisable et la main bloquée.
Je lis une histoire. Et je n’arrive pas à respirer entre les mots.
Je suis assise à l’ordinateur. Et ma cheville se déboite.
Je vide le lave-vaisselle. J’échappe un bol, ma main s’est ouverte et l’ai laissé tomber.
Je marche. J’ai un vertige, je dois m’asseoir.
Je vais chercher mon enfant à l’école. Impossible de poser le pied et/ou le genou.
Rester debout. Le genou cède.
Je sers le repas. Ma main garde douloureusement la forme du manche de la casserole.
J’ai prévu de ranger la maison. Je suis allongée sur le lit à ne pas pouvoir ouvrir un œil.
Je me lève de l’ordinateur. J’ai un vertige, ou un genou qui cède, ou la cheville qui se déboite. Dans tous les cas, les jambes rouillées n’avancent pas tout de suite.
Je change la couche de Hibou, je plie du linge. Entorse au pouce ou à la main/poignet.
Je mange. Je ne peux pas couper un aliment, porter la fourchette à la bouche, c’est trop lourd.
Un ami m’appelle, il doit venir. J’oublie de le rappeler (j’ai des amis formidables qui ne se vexent pas).
Je retiens des codes, comme tout le monde. J’oublie celui de la carte bleue, de la porte d’entrée de l’immeuble.
Je me fais un thé. Je l’oublie sur la table.
Je reçois des mails. J’oublie d’y répondre si je ne le fais pas dans l’instant.
Je jouais à des jeux. J’oubliais toutes les stratégies.
J’écris. J’ai mal mal mal.
Je fais des photos. Appuyer sur le bouton fait mal. Porter l’appareil, c’est lourd.

Je craque. Je ne suis pas sûre de pouvoir tout mettre sur le dos de l’hiver qui est à nos portes, quand depuis deux jours il fait bon dehors presque chaud même, et que mon corps continue de s’effondrer. Je craque, de douleur et d’incapacité. Je ne sais pas rester sans rien faire. Je sens bien que depuis quelques semaines/mois ça se dégrade, que je respire assez mal depuis juin (au point que quand j’ai parlé oxygène avec PetitBruit, je me suis sincèrement demandée « pourquoi faire ? »), et que je ne veux pas l’accepter. Un mois que je ne suis pas allée marcher, et je l’avais fait avec un banc (trois mois que je ne suis pas sortie marcher seule). Alors parfois j’oublie que je peux avoir une vie normale, j’oublie que ce n’est pas tout le temps comme ça, j’oublie que je peux marcher, j’oublie que je peux respirer.

A quel moment j’accepte ? Et si je le fais, le risque n’est-il pas que je laisse la maladie me diriger..?

Mon quotidien, c’est cet instant qui ne se ressemble pas. J’ai deux, quotidiens. L’obscurité, la lumière, deux quotidiens mensongers. Aucune des deux n’est vrai, aucun des deux n’est faux. C’est un sable mouvant sur lequel je m’appuie.

Et puis quand je cède à l’angoisse, que je suis épuisée.. tout se remet en place. Je peux marcher, faire le repas, changer une couche, plier du linge, passer l’aspirateur, porter les bassines d’eau, respirer.
Alors j’oublie. Que je ne peux pas faire tout ça. J’oublie et je fais les choses comme elles viennent.
Jusqu’à la prochaine luxation.

Je continue de croire que rien n’existe. Mon quotidien m’invente une vie que j’aime à oublier, alors quand un médecin me dit « vous respirez bien ? » Je réponds « Oui pourquoi ?. »
Quelle drôle de question ils ont..
Et même. Je danse, Monsieur.
Tout dépend de la moitié du fil sur lequel le pied se pose.

moitiedautomne

Like

2 Comments:

  1. Cati

    Bonsoir Dame Ambre.Rien à voir avec ton message de ce jour mais avec le précédent.Je t’ai indiqué un forum mais je me suis trompée ! (il me semblait bien).Il s’agit de celui-ci : http://www.onpeutlefaire.com/forum/.Comme l’autre,il y a à prendre et à laisser.Du coup grâce à ta réponse,j’ai farfouillé sur le net à propos de la ferme de Pierre Rabbhi en Ardèche.
    Je vais transmettre ton article de ce jour à une copine qui souffre ,je crois,de la même maladie que toi.Elle a vu une spécialiste de la douleur dans un hopital de notre ville et a été enfin entendue..Désolée pour cet apparté mais impossible de t’envoyer un message directement.Bises du Sud,Catherine.

    1. Merci beaucoup, le forum m’a en effet l’air très intéressant ! On piochera un peu dedans je pense ^^

      Merci pour la transmission d’articles ! C’est par un blog que j’ai découvert ma maladie, internet est parfois incroyable.. ^^ La circulation des infos est vraiment formidable..
      Je n’ai pas vu de spécialiste de la douleur (j’aurais dû je pense mais j’ai été mal aiguillée sur le plan médical), par contre je vais tenter de voir un spécialiste de ma maladie. Ca devrait bouger pour moi aussi, à ce moment là 🙂 Je souhaite à ton amie d’être bien entourée..

      Pour les messages, si tu le souhaites, il y a mon mail tout en haut à droite (dessin de la petite enveloppe). Tu peux cliquer dessus, ou voir apparaitre l’adresse mail en bas à gauche si tu laisses la souris dessus 🙂

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :