Ecriture

Tu n’es pas né

Breaking Hearts by James Vincent McMorrow on Grooveshark

Tu n’es pas né.

Il y a bien eu quelques prémisses, des idées lancées, des envies. Une pilule changée, un jeu d’équilibre entre les jours arrêtés, et le jour repris et absorbé avec de l’eau. Elle voulait me faire avaler un régime pour faire chuter le cholestérol que j’avais gagné avec la pilule, j’avais dit oui. J’aime bien dire oui. Cela rassure les gens, ils se sentent puissants, compris, acceptés, aimés. Je n’avais pas le cœur de détruire ses illusions, je ne l’aimais pas. Je ne lui avais pas dit, pour mon corps. Je mangeais, un peu. J’apprivoisais la nourriture, je reprenais du poids, je n’allais certes pas faire un régime. Mais changer ma pilule ne me coutait rien, je pouvais lui laisser ce pouvoir là. Les nausées sont arrivées, sans prévenir, me faisant regretter le pouvoir laissée à l’autre, regretter le régime soudain si facile. La pilule, cette falaise de laquelle je m’étais jetée yeux fermés.. J’ai pleuré sur mes nausées, ma poitrine douloureuse et légèrement gonflée, mon travail épuisant, mes douleurs. J’accompagnais un monsieur aveugle qui perdait la tête et ne se rappelait pas de moi et confondait sa fille avec sa femme morte mais me signalait quand on se promenait au même endroit que la veille, un monsieur qui avait la maladie d’Alzheimer et ne se rappelait jamais de moi dont le passe-temps était de couper la chaudière en plein hiver, une dame de 99 ans à l’énergie débordante et agressive que j’adorais particulièrement, une vieille dame tyrannique avec un cancer de la peau, une dame alcoolique qui tombait et dont j’épongeais régulièrement les blessures, et d’autres encore, qui vieillissaient, déclinaient, mouraient. L’une d’elle, me voyant malade, m’expliqua qu’elle avait fait une fausse couche horrible. Je suis rentrée chez moi, en larmes, les émotions violentées et le cœur au bord des lèvres. J’ai pleuré, je ne voulais pas être enceinte.
Tu n’es pas né, tu n’étais pas là. Les nausées ont disparues et j’ai pleuré : j’aurais tout donné pour être enceinte. J’ai hurlé, petit, de ton absence. Je ne m’en suis pas bien remise, j’ai pleuré longtemps et lui me disait « ce n’est pas le moment, plus tard on aura un bébé ». Mais je pleurais.

Deux années ont passé, et je rêvais de toi, toujours. Toi en moi, toi dans mes bras, moi maman et lui papa. On a déménagé, changé de région, nous avons posés nos corps et nos armes en pleine nature. On parlait de la chambre carrée. La pluie jouait sur le toit, sur le vélux, elle aurait été la chambre la plus musicale des chambres d’enfant. Sur le pas de la porte, on apercevait une énorme peluche panda plus grosse que moi. Le noir et blanc tranchait dans la pièce, appelait le regard. Il avait le regard triste, si triste ce panda. Je l’aimais profondément, je l’avais serré si fort, j’avais parfois posé ma tête sur lui, avant qu’il soit dans la chambre. Je n’osais plus. La chaise haute, neuve et parfaite, éclatait de blancheur, appelait l’enfant. Le carton posé quelques pas plus loin, fermé, contenait les vêtements de S. bébé, que ma belle-mère avait conservé. Je n’entrais pas dans cette chambre, je restais sur le pas de la porte, et je regardais les préparatifs que nous avions fait, et tout se faisait sans moi. Je ne croyais pas en toi, je ne croyais pas en moi, je ne croyais plus en rien.
Tu n’es pas né.
Quand je suis partie, il pleurait dans ta chambre.

Alors j’ai pensé, que j’allais te donner la vie. Une autre. J’aurai les nausées, le ventre lourd et une péridurale. Tu auras le panda, la chaise-haute blanche et neuve, les vêtements bleus de ton père. Et nous perdrons, ensemble, ton père. Égoïstement, que je ne sois pas seule, cette fois, à affronter sa mort.

A quelques jours de ce challenge fou que je ne compte pas réussir mais simplement tenter, je sais que je vais nous écrire.
 

panda

 

L'Ambre des arbres coulent dans les veines des forêts, ils regardent les fées s'activer autour des humains et le monde meurt de son aveuglement. (Jamais les mots ne disent ce qu'ils pensent.)

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