Il suffit d'un mot

Parfois je quitte la maison

Il me fallait un agenda, un en particulier que je souhaitais. Avec de jolies citations zen et de belles photos toutes aussi apaisantes. Une année en douceur, une phrase sur laquelle méditer jour après jour. Je ne voulais pas passer par Am*z*n*, ni par un autre d’ailleurs (pour cause de frais de port notamment, mais aussi pour ne pas accentuer l’empreinte écologique avec carburant/cartons/emballages/etc. J’ai eu l’illumination de la personne qui découvre qu’il n’y a pas que l’interface d’un écran pour commander un article, que toute ville morte a son tabac-presse. Si peu de chance d’obtenir ce que je souhaitais, mais cela se tentait pourtant sur une journée où mes jambes me portaient.
Alors je suis sortie et je n’ai croisé pratiquement personne, pratiquement aucun bruit à part celui des voitures. Les gens entourés de leur silence progressaient sur les trottoirs, bousculant parfois le silence des autres lorsqu’un regard se croisait par inadvertance. La ville, c’est la dureté de la solitude brute.

Je me suis rendue dans le tabac-presse coincé à dix minutes de chez moi entre un pan de mur et une boutique. La dame toujours-sans-sourire d’une fois à l’autre que je la rencontre, m’a envoyée chez sa collègue en librairie, porte d’à côté. Je n’y étais jamais rentrée. Ce n’est pas une librairie indépendante, mais une chaine et cela m’a toujours rebutée.
Quand je suis rentrée, la vendeuse était penchée sur son client, parlait avec lui, concentrée. Elle n’a pas relevé la tête, je n’ai pas croisé son regard, et mon bonjour est parti s’effondrer entre les piles bancales des livres posés à l’arrache dans la librairie trop petite. Un vieux monsieur me tournait le dos, à la caisse avec la vendeuse il tentait de réunir son argent, une dame âgée attendait son tour avec un gros livre à la main.
Blonde, des lunettes.. j’avais la sensation vague d’avoir déjà croisé la libraire. Et puis j’ai balayé visage et lunettes, pour me concentrer sur les piles entravées liées les unes et les autres par des livres sans place. C’était un beau fouillis, presque un affrontement. J’avais oublié l’odeur de ces endroits.

Le vieux monsieur est parti, livre dans une main et canne de l’autre, sans un regard pour le reste du monde. La porte s’est ouverte dans un mouvement simple pour rendre à la ville ce monsieur qui allait être de nouveau le silence des autres. L’autre dame s’est approchée et elles ont discutées toutes les deux comme deux personnes se connaissant depuis quelques années. Une habituée, cette dame au manteau en daim impeccable et j’ai eu quelques secondes la vision de ma grand-mère. Son manteau, ses cheveux coiffées par des mains expertes et payées. Quand le pincement est passé, je me suis également souvenue de ce lien que je créais avec certaines personnes qui venaient régulièrement, et j’ai eu la nostalgie fugace de mes années en librairie et en presse. Moi si peu sociable, j’ai adoré mon métier.

La jeune femme blonde avec ses lunettes m’a regardé et j’ai souri. J’ai le sourire qui me vient facilement, franc, éclairant, toujours offert. Je ne sais pas pourquoi.
Son regard s’est fait insistant, il est retourné à la dame quelques instants et puis s’est décidé à me regarder de nouveau. La frontière est parfois mince entre ce à quoi on s’attend et ce qu’il se passe réellement. Je m’attendais à un très sérieux puis-je vous aider ?, mais le regard planté dans le mien elle m’a demandé :
_ Vous n’étiez pas au lycée D. à N. ?

Il y a des jours où l’on voudrait rester dans l’ombre, et j’étais dans ce jour là. Les cheveux pas vraiment coiffés, emmitouflée de la tête au pied, sans maquillage (comme trois cent soixante quatre jours par an), des cernes plus grandes que mon visage, c’était vraiment une journée où j’aurais préféré rester dans un trou de souris et ne rencontrer personne. Les villes et leur silence des gens croisés me convient magnifiquement, à moi. La question m’a prise au dépourvu et le temps d’inspirer j’ai évalué les chances qu’il y avait pour qu’on se connaisse elle et moi. Et j’ai remis son visage, sa gentillesse et toute une vie ancienne en place.

Dans ma ville perdue au milieu de la France et des montagnes, il y a une demoiselle libraire avec qui j’ai été au lycée dans une autre vie, une année égarée, 1993. Nous étions en seconde et nous partagions également allemand en troisième langue parce que certains de mes choix sont inattendus. C’était il y a 21 ans. Quelle chance nous avions de retomber l’une sur l’autre, qu’elle me reconnaisse, je me le demande.. Elle m’a dit, passant brutalement au tutoiement inévitable :
_ Je t’ai reconnue à ton regard et ton sourire.

J’ai appris que j’avais un sourire et un regard qu’on n’oublie pas, et cela m’a paru étrange, à moi qui me suis acharnée à l’invisibilité.
Nous n’avions pas le même cercle d’amis, pas de points communs sinon l’amour des livres et le temps qui a passé n’y a rien changé.
Je ne sais pas quoi faire de cette rencontre.

Au moins ai-je souri, sur la rencontre improbable. Je dois repasser la voir avec la maison d’édition de mon agenda, elle a de quoi me joindre si elle le souhaite, par mail. Parce que le téléphone.. J’ai dit au revoir, elle est retournée à sa cliente toute aussi impressionnée par la faculté physionomiste de sa libraire, et je me suis fait avaler par la nuit. Et le silence.
Je devrais sans doute me promener plus souvent dans ma ville.

marguerite

2 Comments:

  1. Hey, c’est pas parce qu’on s’acharne à l’invisibilité qu’on le devient. Surtout pour ceux qui savent voir l’essentiel, non mais ho.

Leave a Reply:

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *