La promesse que je n’ai pas tenue

Je suis fatiguée.
Je n’ai pas encore exprimé ce que je ressens, je ne sais pas même si je ressens quelque chose. Ce que je sais par contre, c’est que j’aurais besoin d’être dans une bulle et ne pas en sortir tout de suite. Attendre que le monde ai tourné un peu sans moi, juste un peu sans moi. Je suis fatiguée, vraiment fatiguée, de devoir gérer les émotions enfantines, les émotions de LeChat, les émotions de couple, les émotions familiales, et quelque part là-dedans, les miennes. Je ne suis pas très loin d’avoir besoin de pleurer et pourtant je peine à relier cette émotion là à quelque chose de précis.

La lapine est morte. Pourtant, c’est plus compliqué que de gérer la simple perte d’un animal de compagnie. Je ne m’étais pas impliquée émotionnellement comme avec mon chat, elle vivait dehors et pas chez nous, mais elle venait pour se faire caresser ou jouer et parfois elle donnait l’impression de ronronner, vraiment. Le rapport était différent, du fait que ce soit un lapin et que je suis chat, du fait que je sois adulte peut-être aussi. Je l’aimais beaucoup, le jardin est très vide. Mais je le gère en douceur. Peut-être trop, peut-être que ça viendra après.

La lapine est morte, et ce que ces mots cachent c’est la manière dont c’est arrivé.

Nous l’avions envoyée, début novembre, chez mes beaux-parents. Dans trois semaines nous partons au Canada (trois semaines.. et nous n’avons pas de valises), et il n’y aurait eu personne pour s’en occuper pendant notre absence, gérer l’eau qui allait geler dehors, lui donner suffisamment à manger. Alors nous avons voulu la protéger, et nous l’avons envoyée là-bas, à quatre heures de route de chez nous. Mon beau-papa, qui s’occupe d’animaux pour les manger, a continué ce lien avec la lapine, la caressait, lui parlait. Pour ne pas rompre le lien, qu’elle ne redevienne pas sauvage, disait-il. Il avait lavé la grande dalle pour la protéger de maladies éventuelles, et il voulait la vacciner. Il ne l’a pas fait, par manque de temps un peu et se disant que ce n’était plus la saison de toute façon, qu’elle ne craignait rien.
Elle a chopé la myxomatose. En novembre. Un moustique.
On ne peut pas tout maitriser.
Mon beau-papa est profondément atteint, il s’en veut. Il a eu de la difficulté à recevoir nos remerciements pour les soins, les attentions, de s’être occupé de sa mort. Il a raison, cela aurait pu être évité, pourtant je maintiens, nous ne pouvons pas tout maitriser.

J’ai découvert à cette occasion que nous étions responsables, nous. Nous ne savions pas, mais même un lapin d’appartement peut tomber malade, il suffit d’un moustique, juste un. Maintenant, on sait. Trop tard, mais on sait.

En vingt-quatre heures, l’état de la lapine s’est dégradé particulièrement vite. J’ai toujours voulu accompagner dans la mort les animaux, être là avec eux, présente. Il est impossible d’accompagner un animal dans cet état, dont la souffrance n’est pas atténuable.

Prince a eu plusieurs demandes. La voir, voir quand nous allions la tuer, la ramener à la maison, l’enterrer dans notre jardin.

Nous avons fait les bagages en une heure, et puis nous sommes partis, on a prévenu l’école qu’il allait être absent, on a géré la tristesse dans la voiture puis sur place. Et tout s’est bien géré. Nous avons beaucoup parlé de la mort, de cette maladie que les humains ne peuvent pas avoir, des moustiques qui portent une maladie sans le savoir, de l’euthanasie, de l’amour. J’étais au départ catégoriquement contre le fait que Prince assiste à la mort de la lapine, et puis j’ai posé mes émotions, j’ai parlé avec Blanche me disant que l’imagination des enfants est pire que la réalité, nous avons réfléchi, et nous avons donné notre accord. Mon beau-papa, qui était contre mais n’a pas non plus voulu mettre de veto, a trouvé sa solution, celle qui respectait une partie de ses besoins : il a demandé à ce que Prince reste dans la maison, côté fenêtre, afin d’atténuer le bruit du choc. Nous avons tout expliqué avant, le coup, la mort immédiate, les spasmes involontaires de son corps. On a pris le temps, correctement.

J’étais inquiète, mais nous avons pris la bonne décision.

LeChat lui-même m’a dit, qu’il avait imaginé autre chose, plus violent, un grand coup avec un grand bâton. Que l’acte lui-même était rapide, presque doux dans le coup, tout petit coup, petit geste. Je pensais le faire pour l’imagination de Prince, on a agit également pour l’imagination de LeChat, et il en avait besoin, vous n’avez pas idée.
Je m’occupais de Hibou dans une autre pièce, je n’ai pas vu, n’avais pas besoin de voir. Hibou a compris que la lapine était morte, on a parlé un peu, mais pour lui les choses sont claires, précises, la lapine est morte point.

Nous sommes rentrés avec la lapine dans sa boite. Quand il a voulu la mettre dans la terre, il a demandé à ce qu’on retire la boite, qu’elle soit dans la terre directement. Pour qu’elle soit libre.

Prince gère sa tristesse, tranquillement. Avec beaucoup d’amour. La lapine a été enterrée dans notre jardin, avec une lettre écrite par lui, l’herbe va pousser, le temps va passer et la tristesse doucement s’échapper.

J’ai une boule dans la gorge, un peu. Pas parce qu’elle est morte, mais parce que je m’étais juré de ne plus jamais tuer un animal, de l’accompagner dans la mort, d’être là jusqu’au dernier souffle. J’ai une boule dans la gorge mais ne touche pas encore pleinement mes émotions.
J’ai failli à ma promesse pour respecter le droit fondamental de l’autre de ne pas souffrir atrocement. Je ne regrette pas notre décision, cette maladie est humainement intolérable, nous sommes impuissants à la soulager.
Mais.
J’ai failli.

petitsoleil2

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