Il suffit d'un mot

L’horloge dit Vite ! alors le monde court

Je me surprends parfois à dire vite, dépêche-toi, à l’un ou à l’autre de mes enfants. De s’habiller, d’avancer, de bouger, de manger, de finir son jeu, de fermer la porte du frigo, de choisir, de mettre ses chaussures, de rentrer dans la voiture, de sortir de la voiture, de marcher. Je lui dis dépêche-toi de vivre tu vas manquer de temps, tu vas faire manquer du temps à ma vie.

Cela passe mes lèvres, parfois. Sincèrement, c’est devenu plus rare. Par contre cela me traverse la tête encore beaucoup trop souvent. Je ressens encore sur mon épaule ou dans mon dos d’enfant, la petite tape, la main qui pousse, le soupir exaspéré, allez ! Je crois qu’à l’intérieur de moi, il serait judicieux que la petite fille se retourne et dise non gentiment, sans peur de la claque. Parce que, non.

J’ai bataillé quelques fois avec Prince et puis j’ai baissé les bras. Bousculer un enfant parce qu’on est pressé, cela ne sert qu’à faire monter la pression chez tout le monde. Alors j’ai rallongé le temps des journées. Prince est réveillé plus tôt pour avoir le temps de petit déjeuner en longueur ET jouer avec son frère. Le réveil sonne quinze minutes en avance pour aller chercher Prince à l’école qui n’est qu’à une minute trente cinq secondes, ce qui laisse tout le temps à Hibou de refuser de s’habiller, de regarder encore une minute son dessin animé, de rêvasser sur la route. Et si on est en retard, ce qui peut arriver malgré tout même si je m’arrange pour que cela n’arrive pas, j’explique, je pose les mots, on fait ce qu’on peut pour accélérer sans stresser.

Pourtant encore trop souvent, je lui dis mange. Parce que c’est vrai, le repas s’éternise, il parle, il joue, il chipote, et il paaaaaarle. Avant d’avoir Prince, je n’avais pas pris conscience du nombre de choses que les enfants ont à dire et à redire. [J’étais l’enfant la plus silencieuse qui soit, alors je ne suis pas une référence, je ne peux pas me prendre en repère. Je revois encore ma grand-mère se retourner affolée, dans la voiture, persuadée de m’avoir oubliée. J’étais simplement silencieuse.]

Le temps est une notion que je voudrais ne pas trop inculquer aux enfants, je ne voudrais pas qu’ils croient qu’ils n’ont pas le temps de vivre, que le monde va trop vite, qu’ils doivent courir.

Et puis ce matin, j’ai fait une connexion étonnante, j’ai vu un lien là où je n’en voyais pas jusque là.
Je me suis levée, épuisée par plusieurs nuits incomplètes et le voyage récent. Quand je suis fatiguée, je suis particulièrement vite agacée, et j’ai tiqué sur le mot « vite ». Justement. Quand je suis fatiguée et donc rapidement agacée, je voudrais que tout aille vite, je suis impatiente, je les presse davantage, nous stressons tous et au final toute la famille est sur les nerfs simplement parce que j’ai mal dormi (avec des répercussions sur ma santé, d’où mon stress rapide). Derrière ma colère il y a l’épuisement, derrière ce tout il y a une volonté que tout aille vite pour que je n’ai plus à m’occuper de rien : que je sois tranquille dans ma fatigue.

Au réveil, je ne saurai pas dire pourquoi, mais j’ai géré mon manque de sommeil autrement. Je me suis mise à parler doucement, comme si j’étais capable de me dire « je sais que je suis en colère, je sais aussi que derrière en réalité c’est de la fatigue ». Mes émotions parfois tentaient de déborder, j’étais agacée, fatiguée, il y avait trop de choses à gérer.. mais je me suis mise à parler plus bas, et c’était comme si je faisais également baisser de plusieurs crans ma colère.
Dans ce doucement, je me suis mieux entendue, j’ai mieux entendu les enfants. J’ai parlé doucement, parfois très bas quand eux-même étaient en colère, les obligeant par là à s’entendre dire ce qui n’allait pas plutôt que de le crier. Plus j’étais énervée, plus je parlais bas, et d’une certaine manière eux aussi : c’était étrange. Vraiment étrange, comme sensation, comme expérience.

La journée a été plus douce.

J’espère arriver à maintenir ma voix calme même quand je suis stressée. J’espère que ce n’était pas que cette journée. Pour les enfants et particulièrement Prince, ça a tout changé : lui, il ne s’est pas énervé de la journée. Il a pleuré, mais il a géré avec plus de calme, lui aussi.
Je crois que la voix qui parle tout bas, c’est une voix avec plus d’amour.

champignon

4 Comments:

  1. Keira

    Que j’aime tes mots belle dame ! 😉
    Je viens de me rendre compte en lisant cet article que tout ce que tu écris aujourd’hui est moi -seul petit bémol pour moi, je n’aurai pas su l’écrire comme tu le fais si bien ! ;)-.
    Et je n’avais pas encore trouvé comment compenser cette fatigue qui sortait par des cris ou encore des mots plus hauts que d’autres.
    Parler plus bas sera mon prochain test de compensation de fatigue ! Merci à toi ! 😀

  2. C’est souvent pendant les repas que je me laisse aller à dire « allez mange ! » parfois trop fort. Il ne parle pas beaucoup pendant cette période là, mais il joue. C’est pire depuis que mes parents lui ont offert une cuisine pour son anniversaire. Il sort de table sans arrêt, pour transférer sa soupe dans sa dinette, pour aller chercher un couteau en plastique alors qu’il n’a besoin que d’une fourchette, ou encore pour « réchauffer » dans son faux-four une assiette de carottes rapées. « Rah mais ça ne se mange pas chaud les carottes rapées, t’as rien à réchauffer, reste assis et maaaange ! » Dur quand on est fatigué et quand, comme moi, on n’est pas naturellement patiente aussi…
    Cela dit, pendant les trajets à l’école, je vois parfois des gamins qui marchent vite ou qui courent. Je me demande alors si je n’ai pas créé le seul escargot de l’école, celui qui doit tout toucher, tout contempler et s’arrêter sans cesse. Il m’arrive de les envier, les autres parents qui n’ont pas à piétiner en vérifiant l’heure. Bizarrement, je n’avais jamais pensé que ces enfants couraient peut-être parce que leurs parents les obligeaient à le faire, parce que c’était acquis qu’il fallait aller vite. Pourtant, moi aussi, qu’est-ce qu’on a pu me pousser à accélérer au même âge, en grande partie parce que j’avais une maman stressée et fatiguée oui (et hyperactive aussi, c’est encore le cas aujourd’hui)…

    1. Oh oui c’est dur quand on est fatigués.. et les fins de journées sont les pires. Je ne suis pas d’un naturel patient non plus, j’ai été obligée de beaucoup m’apaiser, tant j’ai besoin que les choses se fassent si tôt l’idée lancée ^^’

      Ah je me fais la même réflexion que toi, souvent.. ! Je les envie aussi ses parents là. Pas leur méthode, mais ce résultat, l’enfant qui suit, marche à une allure techniquement raisonnable mais en réalité au pas de l’adulte. Faire le choix d’aller au rythme de l’enfant, ça demande parfois de prendre une graaaande respiration 😉

      Je suis toujours en apprentissage.. je suppose que je serai au point quand ils seront adultes ><

Leave a Reply:

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *