Dentelle philateliste

Dentelle philateliste

J‘avais quatorze ans et aucune confiance en moi, mais une volonté de fer quand ma mère ne la brisait pas. Nous avions emménagé dans cette maison qui avait tiré des larmes à ma grand-mère – j’imagine que les trous dans le torchis ne l’avaient pas rassurée, à raison – et j’avais laissé derrière moi mes chères Yvelines, une école, des amis, la vie que je connaissais ; il s’agissait du premier d’une longue série de déménagements. J’ai conservé le contact avec quelques filles et le temps aidant, je les ai perdues avec une grande facilité ; l’une ou l’autre n’écrivait soudain plus, ou je recevais une lettre à laquelle je ne répondais pas et c’en était fini. V. est celle que j’ai gardé le plus longtemps. Elle était ma meilleure amie à l’époque. Elle faisait une collection de timbres, ma mère faisait une collections de timbres.. j’ai décidé de me lancer dans une collection de timbres. Je suis la fille avec des idées originales.

Ma mère a rarement aimé mes idées, et pour celle-ci sa conduite fut la même : elle m’a dit non. J’ai insisté et elle m’a dit non j’en fais déjà une. J’ai insisté et elle s’est énervée. Je ne lâche pas facilement, j’ai réfléchi, et j’ai argumenté : elle faisait les timbres français, je pouvais faire tous les timbres du monde entier. Elle a dit non pas très poliment. J’ai respiré un grand coup et je l’ai suppliée de me laisser au moins faire les animaux. Elle a un peu dit non et puis finalement oui. J’ai sacrifié pour mon amie, au hasard de lettres échangées où nous pleurions notre terrible séparation, des timbres splendides parce que je n’avais pas le droit de les garder. Je ne devais conserver réellement que les animaux.

timbres

timbres
Pas extra la photo.. mais je ne suis pas motivée, oups

Évidemment, passé quelques mois, j’ai aussi gardé les plantes et les arbres. Quand ma mère s’en est aperçu elle a froissé son visage sévèrement en me disant que ça allait pour cette fois mais pas plus. Alors ensuite j’ai conservé les visages, ils étaient figés dans une neutralité apaisante. Et puis le sport, je me souviens de mes premiers sur le patinage. Et puis il y a eu les châteaux, les transports, les paysages.. et.. et.. et..

timbres

Et puis j’ai fait le monde entier, par thèmes. Ma mère a lâché l’affaire, chose rare chez elle. Elle aurait aussi bien pu attraper mes albums et tout jeter, mais elle ne l’a pas fait. Un jour, elle m’a même donné sa collection de timbres français, cinq albums, en me disant que je pourrais les vendre un jour si j’avais besoin. S. m’a donné sa collection, trois petits albums, celle qu’il n’a jamais faite, celle que sa mère faisait à sa place en disant que c’était à lui. Chevalier m’a donné sa collection, un album. LeChat m’a donné sa collection, trois albums. Quand la maison a brûlé en 1992, j’avais encore assez peu de timbres mais des enfants d’amis de la famille m’en ont donné une très grande quantité, pour rattraper – ça ne rattrapait rien, mais c’était doux au cœur.

C‘est comme ça qu’aujourd’hui – après onze années sans y toucher – j’ai dans les 20 000 timbres éparpillés dans vingt-neuf albums. Penchée sur la table, je compte des bouts de papier dentelés dans des albums qui ont perdu leur post-it et donc le décompte.

En toute honnêteté, je ne sais pas pourquoi j’ai tant voulu faire cette collection. Par défi ? Pour la rejoindre sur son terrain et avoir un point commun ? Pour occuper mes journées isolées dans une Picardie que je n’aimais pas et une maison que je détestais ? Je n’ai jamais réussi à analyser ce qui m’y a poussé.

Aujourd’hui, je m’occupe de répertorier une collection qui a débuté en 1991 et s’est arrêtée en 2004. Les amis ou la famille ont continué à me donner des timbres – et moi à les traquer souvent – et je les ai rangé précieusement dans une boite en croyant sincèrement qu’un jour j’y retoucherai, en conséquence de quoi j’ai quelques kilos de petits papiers collés sur d’autres morceaux de papiers, dont je ne sais que faire.

Je vais vendre. Les timbres, les thèmes, les albums, ma mère, les souvenirs. J’éprouve un intense soulagement à m’en débarrasser. J’espère simplement ne pas faire mon inventaire dans le vent, et que l’entreprise qui gère les rachats va accepter de se déplacer.. et acheter.
Et enfin, ne plus voir les tranches des albums dans la bibliothèque. Je crois que je ne les supporte plus.

albums

Like

Leave a Reply:

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *