Ces trottoirs que vous ne voyez pas

Sur nos belles routes de ville nous avons des trottoirs. Un pied avance, passe derrière avec tout le poids du corps et l’autre pied avance. La marche est si simple. N’est-ce pas. Il suffit pourtant de sortir de chez soi et un petit quelque chose, une poussette, un fauteuil, une difficulté.. pour que le calvaire commence.

+ Sur le trottoir parfois, il y a une voiture, un camion, une moto, un meuble destiné lâchement à être jeté, les poubelles jaunes, les poubelles vertes, une poubelle renversée, tables et chaises de bar, des travaux, des plots oubliés lors de travaux, une barrière installée par la ville par protection mais qui gêne le passage de la poussette, du fauteuil, de la personne.

+ De très rares fois, un espace entre la voiture et le mur permet de passer. Oh, pas une poussette non, mais un adulte qui ne soit pas trop corpulent passe, sinon au moins l’enfant. Une petite chance de rester en sécurité, hors de la route.

+ Plus régulièrement il faut marcher en crabe, frôler le mur et la voiture. Je ne peux pas marcher en crabe, pas tous les jours, pas tout le temps, pas aujourd’hui. La poussette et le fauteuil roulant doivent eux se débrouiller et passer sur la route. Les parents savent l’effort que c’est, la poussette qui pèse lourd, la manœuvre délicate, le pied qu’on cale pour faire lever la bête et permettre sa descente. Les parents avec un handicap physique savent l’enfer pour, avec le poids de notre corps, soulever la poussette et passer le rebord du trottoir. Une fois pour descendre, une fois pour remonter.

+ Le plus souvent on doit descendre du trottoir. Parce que la voiture ou la chose jetée là prend toute la place, on n’a pas d’autre choix. Passé l’enfer de la poussette (cf au-dessus), il y a moi et toutes les personnes avec un handicap. Certains jours, je ne peux pas descendre d’un trottoir sans souffrir, sans m’appuyer sur la voiture fautive ou la personne qui m’accompagne. Certains jours, je maudis le trottoir encombré et les gens inconscients. Et ne me répondez pas qu’en bout de rue, il faut bien descendre le trottoir et que c’est la même chose : non. Parce que voyez-vous, si tous les trottoirs étaient généreux, ils seraient en légère pente au bout, pour les fauteuils roulants, et cette fois la pente serait dans le sens de la marche.

+ Il y a les pentes des trottoirs devant les garages privés. La poussette de droite et fière, devient bancale, roule de côté, cherche à rouler dans le sens de la pente et donc vers la route. Je ne sais pas pour les parents, mais je suppose que c’est un moment désagréable. Je sais moi, le poids à pousser, la lourdeur, la poussette qui peine à avancer, ma hanche tordue, mes genoux décalés, mes chevilles qui claquent, mes bras qui n’en peuvent déjà plus quand je vois arriver la deuxième pente. Parce que certaines rues ont l’intégralité ou peu s’en faut, de leur trottoir en pente, je passe sur la route : je nous mets en danger, mais je suis dans l’incapacité de pousser l’engin devenu torture. Alors effectivement je n’ai plus de poussette maintenant, mais j’ai mon corps : mes genoux, mes pieds ne peuvent pas gérer la pente aussi longtemps et en répétition. J’ai déjà vu des personnes en fauteuils faire comme moi. Et les conducteurs de crier « hey y’a un trottoir c’est pas pour les chiens ». Ben je ne sais pas. Peut-être, en fait.

+ Les trottoirs sont souvent mal entretenus. Il y a toutes les bosses, les trous, le goudron non aplati, les fissures, les cailloux, les racines des arbres. J’ai parfois l’impression qu’il y a eu un tremblement de terre et que personne n’est passé réparer. Grâce à une voirie inconsciente de la difficulté pour beaucoup de personnes, à commencer par les personnes âgées, je découvre des articulations dans mes pieds, et je m’en serai bien passée. La plus douloureuse et angoissante est celle du pouce : elle se bloque, sans doute un peu déplacée par tous ce bosses-trous-cailloux. Je me retrouve devant l’école, boitant et marchant tout doucement, grimaçant et me retenant de pleurer pour le faire chez moi. Pour une simple articulation de pouce pas à sa place parce qu’un trottoir m’a mise à la torture.

Aujourd’hui, je suis en difficulté. Hier je marchais rapidement pour récupérer Hibou puis Prince, dans deux écoles différentes et les trottoirs ne me faisaient pas peur. Aujourd’hui je suis en difficulté et j’affronte pas après pas, une voiture, des travaux, des panneaux de travaux restés entre midi et deux, le mauvais état d’un trottoir en pente sur toute la rue, un trottoir absent par manque de place dans la rue qui accède à l’école.

Aujourd’hui je suis en difficulté et j’ai détourné la tête pour ne pas croiser le regard de la directrice qui me voyait marcher doucement. Hier elle m’a demandé comment j’allais, et j’ai haussé les épaules en disant que ce n’était pas terrible. Et pourtant je le sais que cela peut être bien pire, mais je ne voulais pas enjoliver je crois, et répondre que ça va. Je n’aurais pas eu la force de répondre aujourd’hui, alors je n’ai pas dit bonjour. J’ai fait pleurer mon petit parce que je ne pouvais pas le porter alors qu’il était épuisé par sa matinée. Alors dire bonjour.. dès fois oui c’est un petit cran au-dessus de ce que je suis capable. Mais si je reste allongée, ou assise bien calée, si je ne dois pas me lever, je pourrais dire ça va. Cette nuit, quand les enfants seront couchés, et que je ne dormirai pas.

Il ne reste à ma journée, qu’affronter les trottoirs pour l’école puis le retour à la maison, les devoirs, leurs jeux, les bains, le repas, le coucher. Seule, LeChat étant au travail jusqu’à 20h.
Il ne me restera devant l’école qu’à glisser sur les regards, vos regards. M’enfermer dans les sourires que je renvoie. C’est désarmée, que je ferai face de nouveau à vos regards parce que Hibou en profitera pour m’échapper, courir vers la route, parce que je vais crier, parce que j’aurai peur d’une voiture, parce qu’il va tenter de me pousser et qu’il y a peu il m’a faite tomber sur mon poignet. J’aimerais bien vous dire que la peur de la douleur fait sauter l’éducation bienveillante, j’aimerais bien vous dire que je n’ai pas la force de garder la main de mon enfant dans la mienne, j’aimerais bien vous dire que je ne peux pas courir même pour lui sauver la vie, j’aimerais bien vous dire que vos regards me blessent, j’aimerais bien vous dire que j’aurais besoin d’aide quand je tombe, quand mon fils m’échappe, quand il y a une voiture sur le trottoir.

J’aimerais bien vous dire, ne me jugez pas.

herbes

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2 commentaires sur “2”

  1. Je n’ai pas problèmes de motricité, pas de poussettes à diriger… Mais pourtant je suis très souvent scandalisée et énervée par l’état de nos trottoirs et par l’egoïsme des riverains et usagers. Et l’impatience des automobilistes.
    On dirait que les piétons dérangent !
    Alors je mesure tout tes efforts (enfin je peux les imaginer).

    Bon courage.

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