L’éclipse éclipsée

Je suis en colère. C’est une colère dévorante, dévastatrice pour la manière dont je prévois notre avenir et qui va je le sais, amener bien des choses positives. Nous commençons à entrevoir notre maison (nous penchons du côté des Earthships), nous pourrons peut-être envisager (sans EDF, eau, GDF, etc à payer, mais avec eau de pluie filtrée, panneaux solaires, un jardin et un poulailler), qu’un 3/4 temps voire peut-être un mi-temps sera envisageable, financièrement. C’est une situation qu’il nous faudra décortiquer, mais je le sens venir. Et ce jour-là, l’école à la maison sera très certainement envisageable (comprenez bien, mon plus grand frein, c’est ma santé, mais si LeChat est davantage présent, c’est possible).

Comme chaque fois que je suis en colère contre instit/école, je replonge dans ce besoin d’enseigner à la maison. Je replonge parce que je souhaiterais enseigner à mes enfants la liberté, la vraie, pas celle qu’on nous donne à manger en nous faisant passer pour des moutons bien élevés.

Demain, il y a une éclipse.
Ayant vu passer l’information comme quoi des écoles allaient garder confiner toute la matinée les enfants (EDIT : une amie instit me dit « une circulaire demandant de prendre des précautions a été adaptée au niveau local en confinement ». Voilà. On demande des précautions, on s’enferme. Normal.), et donc supprimer la récréation, ceci afin de « protéger les yeux des enfants », je demande à une instit de l’école de Prince, ce qu’ils vont faire demain. J’insiste sur le fait que nous n’avons reçu aucun papier pour nous avertir, nous parents (et accessoirement les enfants, qui sont un minimum concernés par la chose), et que c’est pour cela que je pose la question (ce qu’elle ne prend déjà pas très bien ; ma phrase exacte fut « je n’ai reçu aucun papier m’en parlant, je vous pose donc la question »).
Conversation surréaliste :

_ Oui nous allons les garder à l’intérieur.
_ Ah c’est dommage..
_ Ah mais Madame après il va y avoir des parents qui vont se plaindre que leurs enfants blablabla.
_ Vous ne m’avez pas comprise, ce qui est dommage, c’est de ne pas en profiter pour en faire une expérience avec les enfants.

(Elle commence à s’échauffer)
_ Mais enfin, nous n’avons pas le matériel !
_ Vous savez, un trou dans un carton..

(elle en a suffoqué)
_ Mais enfin, on a d’autres choses à faire hein ! Il y a les maths et.. Et puis vous n’avez qu’à le faire vous-même.
_ Mais j’y comptais bien !

Oui, merci, je n’avais pas besoin de son autorisation, en fait. Qui d’ailleurs n’en est pas une, une simple boutade pour me mettre (ce qu’elle pense être) au pied du mur. Si je ne mets pas mon enfant à l’école demain, il aura une absence non justifiée. Autant vous dire qu’en colère comme je suis, ça ne me fait ni chaud ni froid. Je remercie même cette dame qui m’a ouvert les yeux : j’ai peur, tout le temps, de mal faire, d’avoir une réprimande, qu’on me tape sur mes doigts de parents : c’est une institution, l’école. Un pouvoir, une pression sur les parents. Une énorme pression sur moi qui craint toujours le regard de ma mère, l’autorité.. ah cette peur de mal faire, de me faire punir..

Comme je l’ai dit à une maman restée avec moi pendant l’échange, et l’institutrice m’a très certainement entendue en partant, il ne faudrait pas qu’elle enseigne EN PLUS les sciences. Une éclipse tous les vingt ans ça ne fait pas le poids avec les maths. C’est vrai, ça pourrait disparaitre d’ici dimanche, les maths. C’est qu’il y a un programme à tenir, si on commence à leur faire louper une matinée de maths en CP, ils vont rater leur bac à 16 ans.

Elle aurait pu me répondre soit qu’elle ne savait pas pour le trou dans le carton (ce qui était visiblement le cas), soit qu’elle ne se sentait pas de le faire avec 26 enfants. Je l’aurais compris. Elle aurait pu me dire je suis épuisée, je ne me sens pas du tout de le faire. Très compréhensible. Je peux entendre beaucoup. Mais pas qu’instruire les enfants en sciences, ne fait pas partie de son travail et que les maths sont plus importantes qu’une éclipse tous les 20 ans.
Faudrait pas non plus instruire les enfants, hein. On risquerait de les intéresser à quelque chose.
C’est quand même drôlement plus formateur de leur apprendre à avoir peur d’une baisse de luminosité en plein jour.

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Je vois des profs, des instits, qui font ce qu’ils peuvent avec ce qu’on leur donne. Celle dont je parle ce matin ne représente malheureusement pas ce monde là, mais à ce niveau là nous sommes surtout très malchanceux (l’école a mauvaise réputation). Il y a ceux qui essayent encore de bousculer le programme, qui font au mieux, qui achètent leur propre matériel avec leur argent personnel, et que l’EN tenter de faire sombrer. Il y a ceux qui refusent de mettre des notes malgré la pression de dingue que leur met le rectorat. Il y a tous ces profs au bout du rouleau parce que l’EN n’est pas derrière eux mais le plus souvent contre eux, qu’il y a trop d’enfants par classe, qu’ils n’en peuvent plus ; ils ne peuvent plus respecter leur propres valeurs.

Je vois l’instit Céline Alvarez qui a eu 3 ans d’un essai montessori en école publique, avec toutes les dépenses qui vont avec et qui a vu tout ses efforts réduits à néant parce que l’EN a stoppé le programme malgré une réussite phénoménale, et sans explication bien sûr.

Alors oui, l’instit de ce matin m’a mis dans une sacré colère, avec ce mépris pour le parent qui voudrait en plus qu’on leur fasse faire des sciences à ces gosses. Et il y en a un sacré paquet dans la France, des instits qui ne savent peut-être pas/plus pourquoi ils ont voulu enseigner.
Je dirais que l’EN leur met de sacrés bâtons dans les roues et qu’à un moment, ils ont lâchés l’affaire. Ceux qui ne lâchent pas, finissent très souvent en dépression, ou ont démissionné, voire ont été mis à pied (lire aussi ici) ou renvoyés (pour refus de mise en place de réformes, pas exemple). Le burn-out de la profession est complètement nié.

Mon institutrice de ce matin, je ne sais pas où elle se pose. Elle a la réputation d’être extrêmement sévère avec les enfants, et je le crois volontiers car elle le porte sur son visage. Je la dirais même violente, du peu que j’en ai vu je suis bien contente de n’avoir que « l’instit qui tire les cheveux ». Elle répond vertement, elle sourit peu, elle est carrée.
Je n’ai pas réalisé que je ne m’adressais pas à la bonne personne, mais personne dans cette école n’aurait eu l’écoute nécessaire à ce qui était pour moi, un simple regret.

Je suis en colère contre cette femme, en colère contre mon école qui trouve normal qu’on tire les cheveux des enfants (parce que oui, elle recommence, oui la directrice cautionne). Mais je suis également bien en colère contre l’EN qui s’amuse à faire des réformes sur les horaires des enfants, quand tout le programme serait à revoir pour arrêter de perdre des enfants en route.

Je suis en colère qu’un enseignant se permette de prendre de haut un parent qui aurait bien aimé qu’on ne gère pas l’éclipse comme une catastrophe nucléaire. Je suis en colère qu’elle m’ai répondu « on attend des directives supérieures » comme si une école n’était pas capable de décider par elle-même. Je ne veux pas apprendre à mes enfants à se plier comme de gentils moutons.
C’était visiblement trop demander à l’EN de s’adapter, aux enseignants de s’adapter. De profiter d’un instant magique qui arrive tous les 20 ans, et de leur enseigner comment observer une éclipse avec un carton troué dirigé vers le sol sans aucun risque pour les yeux, leur donner un cours de sciences. A la place de ces pauvres maths. Intéresser les élèves à quelque chose de passionnant, c’est un effort trop grand pour une institution sclérosée (complètement éloignée de la réalité du terrain) qui préfère donner des ordres et des directives à ces enseignants, au lieu de faire remonter leurs expériences et en tirer de belles choses.

Effectivement, le système scolaire n’est pas prêt de s’en sortir si rien ne vient changer la donne.

Il serait peut-être temps que les enseignants procède au licenciement d’un ministère de l’éducation complètement dépassé par la vie réelle, au lieu de se faire renvoyer eux à un programme qui perd tant d’élèves années après années.

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Au cas où ma colère ne m’aurait pas permise d’être claire : ce n’est pas l’éclipse manquée qui me met le plus en rogne. C’est le mépris avec lequel je me suis fait remettre à ma place de parent. C’est le mépris envers un travail supplémentaire qui sortait de son cadre habituel. C’est le mépris envers un évènement qui aurait pu susciter un réel enthousiasme. C’est la pression pour les enseignants qui auraient envie de s’en occuper et qui vont craindre les autres collègues qui ne le feront pas derrière leurs rideaux. C’est la pression pour certains enseignants qui vont le faire malgré tout. C’est une circulaire qui appelle à « prendre des précautions » et qui se transforme en cloisonnement définitif. C’est cette non réactivité, ce manque d’enthousiasme, cet enfermement.

La vie n’est pas dangereuse, apprendre n’est pas dangereux.

J’ai lu récemment « on ne doit pas se demander quelle planète on va laisser à nos enfants, mais quels enfants on va laisser à la planète ». Ne laissons pas à la planète, des enfants à qui on apprend à avoir peur d’une éclipse.

nuage lumiere

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