Sous la pluie

Décousue

pousse menthe

Les mains auraient pu être noires. Elles n’ont été finalement, qu’à peine tâchées. Des graines se sont glissées sous mes ongles trop longs avant que je ne pense à aller chercher mes nouveaux gants. Ils ont été tellement difficiles à trouver, c’est un presque crime de les avoir laissés dans l’étagère le temps que les graines se cachent entre l’ongle et ma peau. J’ai découvert à l’occasion que j’avais de toutes petites mains. Vraiment, toutes petites mains. La taille 6 est pratiquement introuvable surtout sans latex, et elle est malgré tout légèrement trop grande.. J’ai songé un peu tard aux gants pour enfant, et la curiosité me pousse à tenter l’expérience une prochaine fois, comme ça. Et puis. Que j’ai des mains d’enfant est la douce continuité de mon état d’esprit.

J‘ai planté dans mon jardin des radis, des choux-fleurs, des salades, et une énorme pagaille de graines, la faute à Blanche qui m’a donné sans distinguer et à ma maladresse qui a tout renversé sur le sol de la cuisine. Alors il y aura des légumes, des fleurs – des fleurs c’est impensable – des fruits, des plantes, il y aura de toute la vie et de toutes les couleurs.
A un mètre de moi, un oiseau est venu me piailler dans les oreilles et je n’osais plus bouger. Il récupérait une graine trop grosse pour lui, s’envolait dans l’arbre, cassait sa graine coincée entre la branche et son bec puis redescendait chercher une autre graine en piaillant – il me mettait au défi sans doute de l’en empêcher. Il ne pouvait savoir à quel point j’étais heureuse de le voir là, si proche de moi – tellement en confiance. J’ai bougé finalement, je commençais à avoir mal aux jambes et je me suis levée c’était trop bien sûr. Il est parti en piaillant si fort que je riais sous le soleil gelé. Il est revenu, mon oiseau bavard, il est revenu avec trois autres oiseaux, et je me suis retrouvée à planter des graines avec à moins d’un mètre de moi, quatre oiseaux qui mangeaient et chantaient.
Un gout de félicité et d’amour, ce jardin.

Je me suis installée. Je ne veux pas déménager.

Le tragique de la situation est la corrélation entre le jardin et mon état. Ce que me coute ce jardin. Ce que me coute chaque geste, creuser légèrement, poser des graines, remettre la terre, arroser. L’épuisement intense le cerveau en pause, la perte de mes mains elles tremblent ne tiennent plus les objets ne serrent plus, les douleurs, les cervicales coincées.
Le tragique, c’est ce que tout me coute, et pas seulement le jardin. La couture m’en demande tout autant et c’est pourquoi tout ce que je crée est mon exploit personnel, c’est la raison d’être d’un partage en ces lieux, mon besoin d’exprimer ce que je fais. Je ne dis pas souvent la suite, ces jours qui passent avant de pouvoir coudre de nouveau parce que je tiens fort à mon moral.

Aujourd’hui j’ai perdu mon sourire dans la terre d’hier. Je voudrais faire les choses sans en souffrir, et surtout je voudrais les refaire jour après jour sans devoir attendre qu’une vie passe, je voudrais retourner voir mon jardin et l’arroser, je voudrais lire je voudrais refaire des taies et jeter celles épuisées jusqu’à la corde, je voudrais laver et remettre en place la cuisinière que j’ai du tirer de force de son emplacement suite à une invasion de fourmis.. mais la cuisinière est déplacée et si lourde à repousser et nettoyer de la graisse demande de la force, mais le livre est lourd à tenir, mais les taies demandent de tenir le tissu, mais l’arrosoir est lourd.

Je ne supporte plus ces mais qui me font mourir d’ennui et d’angoisse. Je voudrais tenir une journée, juste une.
Je voudrais une journée et la vivre. Je me demande parfois quelle personne je serais sans handicap, sans douleur, sans articulation déplacée, si je serais une grande couturière, un grand écrivain, une grande libraire, une grande personne,.. une personne grande.. de grands projets qui trouveraient une réalisation..

Je suis fatiguée, lassée de mesurer chaque geste. Ce corps m’enferme dans une vie lente et douloureuse. C’est un combat invisible, une marée qui me fauche.
Dehors, je souris. Parce que si je te souris je suis comme toi ça n’existe pas. Presque pas. Je te souris et je pense à la position de ma cheville, je te souris et je pense que j’ai mal calculé. Sous ma cape j’ai caché mon poignet avec cette atèle mal ajustée puisque toujours en attente d’une aide médicale. Je te souris mais je ne bouge pas trop la tête, pour pas risquer de me blesser davantage. Je souris et j’évite de te parler.

L’expliquer n’a pas de sens, il faut y être. Je ne saurais vous dire ce qu’on ressent dans la douleur permanente, seconde après seconde.. années après année. Cette non-fin de la douleur est un voyage sans but et sans retour, parce que l’état s’aggrave il n’y a pas d’escale. Ce n’est même pas un voyage, il faudrait pour cela pouvoir garder les yeux ouverts, ne pas rester enfermé en soi, crispé sur la douleur. C’est un feu qui consume toute vie, tout espoir. Tout l’être.

C’est complètement décousu ce texte.. comme moi, comme mon corps. Je suis décousue.

Je suffoque.

L'Ambre des arbres coulent dans les veines des forêts, ils regardent les fées s'activer autour des humains et le monde meurt de son aveuglement. (Jamais les mots ne disent ce qu'ils pensent.)

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