Il suffit d'un mot

Des bouts de papier

herbes seches

Ça lâche, soudain – comme un fil qui s’étire s’étire s’ét.. -. Elle s’est étendue nuit après nuit, elle s’est beaucoup amusée et elle a trop grignoté. J’ai fait semblant un peu et puis je me suis effondrée de fatigue. L’insomnie a gagné. Elle m’a prise toute entière sans distinction des nuits et des jours, et la crise m’a laissée sur le lit, à la surface de tous ces sommeils ratés : dépossédée. Prince a dit maman est très malade, j’ai contredit je suis très fatiguée et LeChat a ri nerveusement. Je ne suis pas certaine de me relever quand j’en suis là. Pas certaine. Pourtant je suis allée chercher les enfants à l’école avec l’envie de m’allonger là sur le trottoir et j’ai songé que peut-être il y a des personnes qui se sont laissées tomber par épuisement et y sont restées à jamais. Je n’ai pas tranché si ma ville était du style a contourner ou ramasser.

Comme l’eau tombe du ciel, la crise est passée. L’épuisement est là, une autre forme, une forme acceptable. Une forme où j’existe encore.

Il a sonné à la porte – ou la porte a sonnée et il y avait quelqu’un derrière – et avec beaucoup de gentillesse alors que nous l’avions oublié cet homme – et ma crise ne peut pas toujours tout expliquer, et ma crise je n’ai pas pu la lui expliquer – il est entré regarder la collection de timbres qu’il me restait encore. L’homme formidable et qui ne méritait aucun oubli est reparti avec dix neuf mille timbres – en espérant que son chèque n’est pas un mirage. Fataliste, j’aurais tendance à dire que cela devait être ainsi si tel devait être le cas. Je n’en retiens pour l’instant qu’une seule chose : c’est terminé. Le soulagement qui a été le mien quand il a passé la porte aurait pu me donner des ailes – et je pense tenir là ce besoin incessant de vider ma maison quand finalement, il s’agissait des timbres. C’est terminé comprenez-le bien, il n’y a plus ce poids dans ma maison, il n’y a plus ce poids, ce fil invisible qui me liait à trop de personnes – ma mère, S., d’anciennes sociabilités, tant d’histoires et tant de vies.
J’ai amassé plus de vingt et un mille timbres en treize années d’intensive sociabilité, j’ai échangé des correspondances passionnantes : avec une italienne anorexique qui avait la même date de naissance que moi, un français en Écosse qui me parlait de ses histoires de cœur et qui est devenu pilote, un français en Angleterre tellement adorable, une canadienne suicidaire devenue une belle femme bien dans sa vie. J’ai échangé des milliers de timbres à travers le monde, j’ai voyagé sur des bouts de papier.
Un jour j’ai arrêté. Tout. La sociabilité, surtout. Il n’y a plus de projets, plus de passion quand la mort s’approche. La passion m’est revenue avec le temps, les projets ont fleuris, et les timbres sont restés là, inutiles, sur des étagères, plus de dix années.

Je me suis demandé, en le regardant feuilleter mes souvenirs, pourquoi j’avais fait cette collection, pourquoi nous cherchons autant à combler nos journées.

Je crois qu’on ne sait pas pourquoi. Pourquoi on fait les choses, pourquoi on avance, pourquoi on se fixe des buts. On essaye d’oublier qu’on ne sait pas et on se perd dans des projets fous qui nous tiennent vivants, mais en vrai on ne sait rien.
 
 
 

2 Comments:

  1. Et si ces collections, on les faisait pour se rassurer, ne pas pouvoir douter d’avoir vécu tout ça, des milliers de timbres et d’échanges ?

    1. Peut-être est-ce cela, peut-être me fallait-il exister. Ou me fallait-il trouver un point commun avec ma mère. Quoi que ce soit, j’en ai retiré une richesse d’échange que je ne regrette pas un seul instant.

      Les mots sinon, dépassaient la collection. Je crois que nous ne savons pas pourquoi on fait tout « ça ». Ce n’est pas dramatique, simplement on se cherche des buts sans savoir pourquoi réellement on le fait. Personne ne sait comment on doit vivre, comment survivre parfois, pourquoi se lever (ou comment le faire).
      Je me sens vivante, diablement vivante. Je ne sais pas pourquoi, dans quel but. Cela ne me dérange pas, de ne pas savoir ; c’était une simple réflexion sur notre condition d’existence. Nous ne savons rien. Je trouve l’ignorance intéressante, d’ailleurs, car nous lui inventons des réponses/projets de fou. Nous développons une richesse incroyable pour quelque chose qui nous échappe.

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