Pensine

Ne vous laissez pas dévorer par vos sorcières

gouttes violet
 
J’avais sept ans. J’ai eu sept ans longtemps, je pense pouvoir dire que j’ai toujours sept ans du haut de mes trente-huit – la sorcellerie n’a pas d’âge.

J’étais une sorcière.
Je pourrais dire que je portais une robe noire et un chapeau pointu noir, que j’avais des verrues des rides et des cheveux gris mais pas du tout. Ça serait croire que je manquais de confiance en moi, hors dans ce monde là je n’en manquais pas, dans ce monde là j’affrontais justement ces sorcières ridées, moches et flippantes qui peuplaient notre vie à toutes les deux. Il y avait beaucoup plus de sécurité à être dans l’imaginaire que dans la réalité. Il y avait beaucoup plus de sécurité dans ces jeux que de vivre nos histoires à nous.
Non. J’étais une sorcière habillée en fée. Multicolore, la fée, bizarre la fée. Je ne pouvais pas passer pour une adulte, habillée de la sorte.
Je baignais dans ce monde lumineux, ma robe violacée et ses longs rubans parme flottants dans le vent autour de nous comme autant de protections. Il ne pouvait rien arriver de grave, j’y veillais, je tourbillonnais, je protégeais cette clarté.

Je parlais une langue que j’ai fini par oublier, je parlais cette langue et quand je la chantais le vent se levait et mes rubans flottant accompagnaient les mots et le vent. C’était la langue des profondeurs et tout ce qu’on nommait prenait son existence dans une source lointaine et oubliée, nous enveloppait. Nous combattions et toujours nous nous en sortions, un peu blessées, et épuisées nous nous laissions tomber sur la terre. Nous sauvions nos mondes.

Quand elle doutait elle me disait « mais tu es vraiment une sorcière ? ». Je me savais sorcière et je la convainquais facilement. Je fermais les yeux, j’écoutais les arbres et je lui disais il va pleuvoir. Il pleuvait bien sûr dans la soirée et je lui disais « tu vois ». Elle ne savait pas fermer les yeux, elle ne savait pas écouter les arbres et elle me suivait dans la magie parme-violacée que j’inventais pour elle, pour nous. Je nous apaisais de nos vies. Elle me suivait dans tout ce que je disais, et je crois bien que c’est la seule fois dans ma vie où j’ai été celle qui mène. Elle me laissait même choisir son sirop grenadine ou fraise parce qu’elle ne savait pas vraiment, qu’elle avait le choix. Je ne suis jamais arrivée à lui faire choisir.

Et puis un jour je suis repartie. Les sorcières ont des sorcières pour ennemies, et celle-là était celle qui me bordait le soir. On ne peut rien contre celles-là. Ou pas longtemps. En partant j’ai laissé mon amie. C’est comme ça que je n’ai pas su – parce que dans ma famille ils aiment évoquer les choses longtemps après, quand c’est terminé et qu’il n’y a plus rien à en dire. Sa mère malade, sa mère mourante, sa mère morte, l’enterrement ; un seul et même mouvement indissociable. Sa mère qui me faisait peur quand elle tapait le chien – ce chien qui m’avait sauté à la tête et arraché le cuir chevelu, ça avait fait tourner de l’œil ma tante – sa mère qui me faisait peur quand elle tapait sur tout et tous.
J’avais peur de sa mère, elle avait peur de la mienne et chacune nous nous disions que celle de l’autre était une sorcière plus terrifiante encore que celle qui nous bordait le soir – enfin figure de style, elles ne bordaient personne ces mères, hormis parfois un enfant hyper sage qui respirait à peine.

La vie, la distance nous a séparées, nous avons continué de nous voir, de loin en loin.

Ceux qui ont fermé les yeux de l’enfance ont oublié leur vraie nature.
Nous fêtions nos vingt ans quand elle m’a dit « Tu sais quand j’étais petite je le croyais vraiment que tu étais une sorcière ».
Et dans son regard j’ai pu voir qu’elle m’en voulait, j’avais failli peut-être. L’adulte l’avait dévorée.

L'Ambre des arbres coulent dans les veines des forêts, ils regardent les fées s'activer autour des humains et le monde meurt de son aveuglement. (Jamais les mots ne disent ce qu'ils pensent.)

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