Il suffit d'un mot

La vie des vieilles dames n’est que jeunesse

dessin enceinte
Mon dessin raté
 

J’ai les os grelottants. Une vieille dame sans rides frigorifiée. Je peine sous ce temps hivernal, il n’est pas raisonnable de songer au chauffage mais est-ce un temps à être raisonnable quand il fait froid comme ça. L’été et son jardin extraordinaire, l’été et la merlette – qui a deux noms, Merlette et Souris – l’été trompeur qui me fait croire chaque année que je peux rester en ces lieux et le vivre bien. Je ne le vis pas bien. Inhumain est ce froid, et nous ne sommes qu’en septembre. J’ai l’impression de ne pas avoir suffisamment fait lézard le temps qui m’était imparti. Il me faudra bien pourtant aller dans le froid chercher cet agenda, au moins avant qu’É. se rappelle à mon bon souvenir via l’appareil sonnant. Je suis une vieille dame déjà acariâtre, se révoltant contre la technologie qui veut envahir sa vie.

La merlette a donc deux noms, et j’espère que le second ne lui a pas porté malheur.
Une après-midi que j’étais au téléphone avec Blanche – parfois tout de même je suis au téléphone, ne badinons pas – Prince affolé est arrivé
_ Maman, maman ! Il y a une souris dans le jardin ! Elle est noire, elle est grosse c’est une souris viens vite !
C’était Merlette. Elle m’a regardé suspicieuse, elle venait tout de même de se faire traiter de souris. Pas rancunière, elle a continué de venir, à moins d’un mètre des humains de la maison – la nourriture est fort copieuse faut dire. Même le bruit de l’aspirateur ne l’a fait pas partir plus loin que le fond du jardin – qu’on a fort petit je le rappelle.
Comme depuis trois jours je ne vois plus Souris, et que la veille nous l’avions vue revenir avec des plumes en moins.. j’espère qu’elle n’a pas tenté un chat. J’aime particulièrement avoir un oiseau si peu farouche qui vient nous rendre visite comme si nous étions des colocataires. Une vieille dame qui parle aux oiseaux.

J’ai cru entendre crier C. dans un texto hier, quand je lui ai dit que nous avions finalement opté pour l’école à la maison. Au nombre de points d’exclamations, je crois pouvoir dire que ça l’a rendue extatique. A ma grande honte, je n’arrive pas à me souvenir si son fils a 5 ou 6 ans, s’il devait ou non faire sa rentrée en septembre. Comment répondre « nous sommes amies d’école à la maison » puisque je ne m’en souviens pas. Je ne me souviens jamais de rien, et parfois j’ai la sensation qu’Alzheimer n’y changerait pas grand chose – tant que je me souviens de l’amour de ma vie, de mes enfants, que j’ai des amis, c’est que je ne dois pas être si vieille ?

Je ne travaille pas. Un post lu hier chez Junko me l’a rappelé, je ne travaille pas. Je suis comme ces petits vieux dont les retraites font si peur car il faut les payer, je suis à la charge de l’état. D’autant plus que ce même état refuse de me prendre sous son aile, je suis donc sans sécurité sociale – mais sous celle de mon mari ; dépendante je suis. Je traine ma maladie sous le nez de ceux qui bossent, je traine ma maladie dans la belle-famille comme une fainéantise insupportable.
Et. Cela. Me passe. Au-dessus.
Voyez-vous, je sais ma valeur. Je sais qui je suis même si je change tous les jours un peu sur les bords.

J’ai arrêté d’atteindre des objectifs, j’ai mis un frein à cette course incroyable aux diplômes qui mène sur des impasses, je n’aspire plus à avoir une vie riche de monnaies trébuchantes – ne nous leurrons pas leur bruit enchante surtout les banques – je n’achète plus du vide dans des magasins encore plus vides. J’ai refusé le stress, la folie, la boule au ventre et les ulcères – après avoir eu quelques diplômes des écoles, un ulcère de mon travail, un énorme stress du manque d’argent, un accès de folies de terreurs. Des ongles rongés. C’est angoissant la vie. Les maisons brûlent vous savez je le sais, les emplois se perdent vous savez je le sais, les filles se font violer vous savez je le sais, et les tsunamis, et..
Faut-il pour autant avoir peur, être terrifié et angoissé toute la journée ?

Je vis de soleil, de chaleur, d’oiseau dans mon jardin et j’enseigne à mes enfants 1+1 et ABC, mais pas seulement. Je les laisse au bonheur de voir une araignée faire un cocon autour d’un moucheron – le bonheur ne se place pas de tous les côtés – ils voient la vaisselle s’amonceler et je leur enseigne l’importance des priorités.
Il n’y a pas d’urgence à remplir les priorités de la société.
Il n’y a pas d’urgence dans ce en quoi le monde croit.
Il n’y a que nous. Seulement nous. La profondeur de ce en quoi nous croyons.
Je ne crois qu’en ma jeunesse profonde, sous le corps de vieille dame. Je me crois proche de celle que je voudrais être.

3 Comments:

  1. Blanche

    Des fois, tu vois, c’est frustrant de ne pas pouvoir partager… parce que si ce n’était pas toi pour la beauté et la profondeur de ton texte je l’aurai relayer sur FB. Le mien.

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