Il suffit d'un mot

[ écriture] Correspondance d’une étoile à une filée

arbre reflet eau lac

Cher, si cher ami,

J’ai eu l’imprudence d’ouvrir ton courrier – maladresse de vivant – je te trouve dans une affreuse inquiétude d’inachevé. Dans le trop et le trop peu. Je n’en comprends pas tous les mots, tu contemples bien trop la fatigue de ton voyage. Ne pourrais-tu te taire enfin, il est inévitable que je tente de répondre et l’exercice est bien périlleux quand les doigts se glacent. J’en oublie les mots, ils tombent avec toi dans ce non-être qui fait ce que tu es désormais : ne crie pas dans le vide mon ami, qui sait ce qui pourrait venir t’en répondre.

Je voudrais revivre mille fois ce premier regard et le soleil dans l’éclat de tes yeux verts – m’en as-tu seulement concédé d’autres – je voudrais revivre mille fois ce dernier regard sur moi et l’abîme sans fin où tu me liais. Celui où j’ai su que je ne te reverrai pas et qui m’a laissée perplexe. J’allais te dire que je te suivrais jusque dans ta folie, si j’ai semblé m’y dérober tout n’était que mensonge que tu te serais infligé à toi-même. Tu me disparais à l’infini. Ne pourrais-tu cesser de me laisser crever et mettre fin à ce qui nous lie ? Je n’y arrive pas, je ne vois plus. Ce vide où tu m’as précipitée s’est resserré en un bien triste chemin. Il n’y a plus de désespoir possible, reste le froid.

J’entre de plus en plus dans le silence. Je sais l’instant exact où cela s’est produit, j’étais dans la clarté entre soleil et nuage, il était l’heure des fleurs et du spleen – ce tout qui ferait presque mal. Il ne s’agit pas de souffrance, il n’en est jamais question, il y a bien longtemps que le monde a perdu sa teinte grise quand j’y songe. Je ne fais que me retirer dans un espace temps où plus personne n’est, il n’y a plus de couleurs je suis passée dans sa transparence. Je marche sur ce fil, intacte, de l’écriture qui se promène avec les morts. Hier encore j’ai vu ton âme passer sur le vieux port frappé de silence, je ne sais où tu allais ainsi, lumineux et sans moi. Il y avait du soleil pour tout un monde et de la vie pour plus d’une errance. J’aurais eu ma place. J’ai trouvé en te suivant, un mégot de cigarette encore fumant de ton odeur mortelle. Ah la puissance d’un rêve aux paupières périssables… Je ne fumais pas mais je t’ai respiré, qu’y avait-il d’autre à faire en ces lieux aux cartes brouillées.

Ce soir je ne souhaiterais que ta présence sans les contours anxieux de ta condition, quand lors tu étais joyeux d’illuminer les astres. J’attends que la plume me tombe des doigts, signe que tu viendras me chercher. Emmène-moi sur ce chemin brisé, ravage-moi, que je meurs à tout ce qui n’est pas toi.
Qu’il ne reste plus de moi que ton regard.

Bien à toi,
Ta Dame
 
 
 
Pas d’écriture sans musique
 

 
 
 
 

2 Comments:

  1. lagune

    Je trouve la photo magnifique! La lumière, la couleur, la brume, la transparence… Je suis touchée par cette délicatesse! Merci!

    1. Merci, c’est également une de mes préférées ! Elle n’a pas eu de retouche, le lac, l’arbre avaient vraiment ces couleurs là sous le soleil 🙂

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