Livre – Pas assez pour faire une femme de Jeanne Benameur

Pas assez pour faire une femme de Jeanne Benameur

Je me suis faite traverser. Je l’ai senti aux premiers mots ; j’ai la terrible habitude de me donner envie ou non, en commençant les premières pages des livres pour voir si je me laisse happer, si cela vaut le coup de me plonger corps et âme dans un livre. C’est ainsi que sans le décider réellement, je fais le tri : si j’oublie de retourner lire un livre c’est que je dois me tourner vers d’autres. La multitude qui existe sur cette planète me permet ce caprice. Alors j’ai commencé ces quelques lignes et j’ai su que j’allais me faire traverser, que je n’en ressortirais pas indemne. Et je m’y suis plongée, de l’intérieur. Sans rien connaitre à mai 68 et ses répercussions puisque j’ai quelque « retard » d’une dizaine d’années, j’ai vécu son drame en revivant le mien. Toute la force de ce livre est là, dans la libération de la parole – la sienne, la mienne, sans doute, souvent, les vôtres. Je me suis tenue au bord de ses gouffres, de ces cauchemars, de ce voile. J’y suis toujours, je ne l’ai jamais levé. Je reste sur ce rideau noir qui tombe dans la chambre, petite, si petite avec ce géant. En la lisant, je nous revoyais avec S., ses lectures et ses luttes, son lac noir et le mien, et cette même séparation dans ce même silence, cette incapacité de paroles qui éloigne chacun sur sa rive. La force de l’auteur, c’est de m’avoir poussée à y retourner, de m’avoir poussée là où je fais en sorte de ne pas replonger, dans ce lac sombre et angoissant, de m’y avoir poussée sans la présence de l’angoisse. Et Judith lutte effroyablement et merveilleusement, dans les livres et sur les tables de la fac elle lutte. Dans l’amour. Je m’y suis retrouvée et il y aurait tant à dire, tant à libérer. Elle prend confiance en elle, page après page, elle accède à la connaissance, littéraire et d’elle-même, elle pousse à la connaissance de soi.

C’est un livre très dans la retenue, intime pourtant. Comme un journal mais sans heurts, avec une ponctuation des plus légères. Il se lit entièrement, d’un trait. Il plonge dans la poésie, l’amour des mots m’a submergée : Jeanne Benameur est une artiste pour m’avoir plongée dans mes cauchemars sans en être bouleversée de violence. Avec justesse, sensibilité. J’avais la sensation de me lire à travers Judith, l’expérience la plus marquante en littérature depuis bien (trop) longtemps : les émotions sont là, offertes. Depuis quand n’ai-je pas lu un auteur qui livrait les émotions ? Depuis vraiment bien (trop) longtemps.

Si je peux atteindre la moitié de la grâce de sa plume – bien plus légère que la mienne – alors je pourrais me dire que je sais écrire, retransmettre les émotions.
Ce livre est une confidence – et je le soupçonne de ne pas libérer exactement la même chose selon le vécu du lecteur. Pas assez pour faire une femme de Jeanne Benameur, je ne vous propose pas de le lire, juste de vous y plonger.
Je vous recommande de ne pas regarder ce lien, tant que vous n’aurez pas lu le livre. Pour qu’il ne vous en dévoile rien. Et puis d’y revenir, quand vous aurez eu le livre. Jeanne Benameur m’y a profondément touchée.

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