Ecriture

Trop d’ombres en moi pour l’écriture – Jour 5 – le syndrome de l’imposteur

véronique surexposition

Je ne vais pas trop parler. De moi. Ou juste un peu, puisque je suis là. De ce qui me tracasse et que je démêle si mal. Je n’ai jamais de ma vie, aussi mal écrit que ces jours et je me dois de lever le mensonge. Je comprends qu’Elle est derrière tout ça ou que je l’y ai mise, la place parfois, la place c’est un mélange de ce que les gens prennent et de ce qu’on leur laisse. Peut-être que je dois la tuer et pas seulement la laisser derrière la porte. Une porte, ce n’est pas assez, il y a tout un monde derrière, même condamné. Je ne suis pas . Ce n’est pas une porte c’est un regard froncé de sourcils qui se rejoignent pour blesser, je dois être absente. Effacée. Si j’efface mon souffle de sa surface à elle, je peux être ailleurs.
Quand j’ai fermé la porte avec elle derrière, j’ai du apprendre. Tout. Comme un bébé j’ai fait mes premiers pas, seule, et je suis partie de loin. J’ai du apprendre à marcher sans la douleur sans le fauteuil sans les béquilles et aucun médecin n’a pu m’aider. A respirer sans que ça fasse mal, et sans traitement parce que ça participait au mensonge. A manger pour ne plus être transparente, à me coiffer pour moi, à ne plus étudier pour son prestige à elle, à ne plus angoisser si quelqu’un pose un regard sur moi, à pleurer pour me libérer. A porter du rouge, à devenir arc-en-ciel. A teindre mes cheveux, à ne pas disparaître. A penser, réfléchir, lever le brouillard en moi. A rire et à sourire, aux autres et puis à moi. A ne plus abîmer mes mains, à ne plus m’en arracher la peau. A ne plus m’arracher. A photographier avec mon regard. A dessiner autre chose que des gribouillis parce que les petites bonnes femmes c’était à Elle et puis même le crayon il était à elle. Tout lui appartenait. Même les coups c’était à elle, même mon corps qui traversait la pièce. Je n’étais pas à moi. Alors j’ai appris mon corps et je l’ai protégé, très tard trop tard il était abîmé, il est toujours abîmé mais c’est le mien. J’ai appris mon corps abîmé dans l’acte, j’ai réappris la sexualité. Les livres c’était à elle, son monde et j’ai dû le lui arracher. J’avais onze ans et ce fut ma première victoire sur elle. Je le lui ai arraché et elle m’a regardé, je l’avais rejointe, atteinte, sur un livre pas de mon âge. J’ai dû réapprendre à lire, pour qu’elle n’y soit plus. A jouer du piano, ma deuxième victoire arrachée, je l’ai fait toute seule et contre sa volonté.
Et j’ai cru avoir réussi. Et puis elle a gagné parce que j’ai abandonné. Le piano, la couture, les études, tout ce que je commence je l’arrête, je suis devant des murs et je ne sais pas escalader. Toujours pas escalader. Même un à ma taille, même un pas très haut, même un pas très en forme de mur, j’ai peur. De me faire mal surtout et d’échouer sans doute. J’échoue avant comme ça je gagne avant elle.

Elle est là, tapie en moi, elle force et y’a ce regard froncé de sourcils qui se rejoignent et je ne sais plus. Écrire. Je n’y arrive pas. Je n’avais pas vu cette bataille là et je suis fatiguée d’avancer. A quoi ça sert de raconter des histoires si je ne sais pas raconter la mienne, comment le faire si j’ai sa voix qui me dit que je n’arriverai à rien qu’il faut du talent, que je vais rester loin derrière ? Si Elle est toujours là, tapie dans l’ombre et qu’elle m’en empêche ?
Je ne marche que derrière les gens alors. Je marche derrière. Toujours plus lente, toujours plus difficile. Je marche et puis j’écris les mots derrière. Ceux du fond. Ce sont les pires, ils mordent et crient à l’imposture. Elle est là la blessure, dans tous ces mots derrière. Et là je ne sais pas réparer.

Je ne voulais pas parler parce qu’il y a des auteurs, des vrais. Ils prennent toute la place devant et moi je ne suis même pas derrière tant je suis loin. Je l’ai découvert ce matin, il y a Fabrice Guénier. Je n’ai lu que l’extrait et je le sais, je vais le lire en entier et me faire balayer, la mort de Ann c’est tous les deuils, c’est toutes les morts, c’est la mort de S., j’ai perdu mon souffle comme il y a onze ans et je m’y suis lue dès les premières lignes.

Voilà. Je veux écrire comme la souffrance qu’il pose. Lisez-le, oubliez un peu Delphine de Vigan – je ne sais toujours pas si j’aime ou non ses livres et je crois finalement que non parce qu’elle effleure les émotions sans les partager, et sans émotion un texte, un roman, une photo, un dessin n’a pas d’existence réelle – lisez-le et oubliez donc pour une fois le prestige des prix, ils ne sont que rarement juste. Pour la petite histoire, cet homme a tout bousculé et c’est comme ça que je l’ai connu. D’un RSA à un autre, le monde est bien bancal Monsieur.

Dommage que cet homme ne parlait pas de l’imposture, ce sentiment qui empêche d’exister dans ce qu’on aime parce qu’il y a toute cette voix – ne lui faisons pas l’injure de la mettre au pluriel – qui dit Reste derrière, à ta place. Ça m’aurait bien aidée. Pour écrire.

L'Ambre des arbres coulent dans les veines des forêts, ils regardent les fées s'activer autour des humains et le monde meurt de son aveuglement. (Jamais les mots ne disent ce qu'ils pensent.)

8 commentaires

  • Sizel

    C’est un billet très touchant ! Je trouve que tu as du courage d’écrire ce mal-être par écrit et de le partager. Personnellement, je n’y arriverais pas. ça le rendrait trop tangible et ça me ferait peur.

    Je ne serais pas raconter mon histoire. Je n’en ai pas envie. J’ai essayé, mais hormis un profond malaise, il n’en ai rien ressorti. Je ne pense pas que ça signifie que je sois incapable d’écrire, de toucher les autres. Pour moi, ce sont deux choses très différentes.

    J’espère que tu réussiras à apaiser tes craintes et à trouver un peu de sérénité afin de renouer avec le plaisir d’écrire. Parce que je pense que c’est le plus important afin de trouver son équilibre : le plaisir personnel.

    • Dame Ambre

      Je ne sais pas pourquoi, mais ça, ça ne m’est pas difficile. Allez au fond de moi et sortir les monstres, les regarder bien en face et les écrire, je m’en sors. Je ne sais pas pourquoi. Ce n’est pas du courage, c’est peut-être de l’inconscience : je ne perçois plus la limite entre ce qui s’écrit et pas, se dit ou pas, lorsque je touche à ce qu’il y a en moi. J’ai peur des monstres que je ne dompte pas, et j’ai besoin de les écrire pour qu’ils perdent leur consistance.. tu vois ?

      Et je pensais avoir fait un gros travail, avoir bien avancé, être loin de la porte. Pour tout le reste je m’en sors très bien, mais les projets j’avance et puis je recule… Et je ne savais pas que j’étais bridée sur l’écriture comme ça. Que je n’avais, toujours, pas le droit.
      Mais je contourne. J’ai toujours été plus forte que ça. Ça peut paraitre étrange cette formule, mais plus exactement, je suis plus forte que moi.
      Ce texte, je vais l’imbriquer dans le nanowrimo avec celui d’hier et il y en aura d’autres. Un livre d’ombres, ce sera. Je vais l’écrire en « je », je vais tout y mettre, de moi mais aussi des autres. Je vais lui parler, à ce nano 😉

      Je ne vais pas la laisser gagner. Ça ne donnera peut-être rien, mais j’aurai écrit (et avec plaisir) 🙂

      Merci de tes mots, beaucoup.

  • Olivia

    Tu ne devrais pas te sentir illégitime dans le rôle d’écrivaine. En ce qui me concerne, je te trouve audacieuse, poétique et talentueuse.
    Ta plume te révèle, je vois en toi ces sursauts de lucidité qui font – à mon sens – les meilleurs écrivains. Il en faut du courage pour toucher du doigt ses failles que l’on n’ose nommer… Et je t’encourage à continuer 🙂

    Tu as la vie devant toi pour corriger les petites lézardes, et essayer de redresser la barre : tu seras à la hauteur.

    Belle journée ma grande 🙂

    • Dame Ambre

      Merci, je suis profondément touchée. Je ne sais pas vraiment bien ce que je suis, mais que quelqu’un pense tout ça fait du bien c’est certain 🙂 Je suis tellement touchée, j’ai du mal à te répondre correctement ^^’
      Douce soirée à toi, et un grand merci pour ces mots précieux.

  • Olivia

    Aha c’est une grande question que de savoir qui nous sommes ! Je ne suis pas sûre de le savoir également, ou en tout cas partiellement. J’en ai d’ailleurs fait un article !
    Reste la certitude que tu as du talent. Que j’aime la sincérité de ta plume. Et peut être te découvriras tu de plus en plus au travers de tes billets. On écrit, on se décrit, et on s’étonne souvent de voir que sous notre poignet prend forme ce que l’on n’osait se révéler à soi même.

    À bientôt 🙂

    • Dame Ambre

      Je me sers de ce blog pour le savoir, c’est mon psy ^^ L’écriture me permet de poser ce qu’il se passe en moi. Alors oui effectivement, je découvre des choses sur moi quand j’écris (et j’adore ça !). Sans l’écriture, je ne serais jamais allée aussi loin en moi. C’est un drôle de processus…

  • Grr Méchant Grr

    Ce qu’il y a de génial avec la vie, c’est que tu as perdu d’avance. Du coup, tu sais que puisque tu ne peux jamais gagner, cela veut dire que tu auras toujours des murs à escalader sans succès et donc que tu auras toujours un échec en attente. Parce que la réussite, c’est bien un instant, puis cela laisse place à un vide immense. Se relever de l’échec est beaucoup plus facile de continuer à marcher après la réussite. Je préfère échouer avec panache (en chantant du Davy Crockett, parce que certains classiques sont indémodables) et continuer d’ouvrir des perspectives que de réussir en ayant l’impression de finir prématurément ma collection d’échecs.

    (Le mot en italiques est une piste à méditer.)

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *