Nanowrimo jour 6 – Raconte-moi tes mains

Nanowrimo jour 6 – Raconte-moi tes mains

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Il y avait les enfants et je n’en pouvais plus, la montée de stress a ravivé les plaques sur le cuir chevelu qui avaient appris à mourir hier. Je suis partie prendre une douche pour me calmer et finalement l’eau montant je me suis allongée et mes oreilles ont plongé sous l’eau. Et le silence.
Je suis incapable d’écrire avec mes enfants dans la maison. Ils ont passé la porte et c’est venu comme ça. Je devais écrire le vide j’ai écris les mains.

Je n’arrive plus à sortir du texte – j’ai perdu mes mains vous savez, quelque part dans la douleur – alors je le pose là. Il me manque encore 725 mots, il est 15h24 et j’ai l’impression que je n’y arriverai pas. Les mots sont une course qui se perd. Il est 17h07, je n’ai toujours pas quitté mon texte je l’ai continué, repris, réécris, il y a 1579 mots qui se noient dans la douleur et je veux bien perdre mes mains et ne pas écrire les 100 qui manquent. Il n’est pas possible d’écrire ce texte, ou alors on ne pourra pas le lire. 17h30 et j’ai 1663 mots. Je ne dépasse plus j’ai terminé et y’a trop à lire et je n’en suis même plus capable moi-même.

Et demain. Recommencer.
Mourir.
 
*
 
Raconte -moi tes mains :
 
«Il y a ce poids, sur mes mains. Ce ne sont pas les miennes, pas mes mains. J’angoisse sans mes mains, c’est comme si je rêvais que je suis enfermée dans une cage et y’a les murs qui se rapprochent et je ne peux pas l’empêcher, j’ai pas mes mains pour me protéger, si je tombe je peux pas me rattraper. J’étouffe sous ce poids. Je suis nue sans mes mains, je ne peux pas sortir nue. Avant je prenais le monde à bras le corps, cette expression vraiment, c’était plutôt à pleine main, oui. Je le vivais, le monde. Maintenant je me contente de tourner le dos à la fenêtre, peut-être pour ne pas voir les mains des autres, celles qu’ils ont l’air d’avoir gardées. Ils ne savent pas qu’elles peuvent disparaître, alors ils n’en profitent pas. Ils devraient se méfier les gens, moi non plus je ne savais pas qu’elles pouvaient décider de ne pas rester. Je ne comprends pas pourquoi je ne les ai plus, je ne comprends toujours pas. Elles sont où ? Pourquoi je ne les ai pas vues quand elles sont parties ? Elles me manquent, je ne pensais pas que c’était possible de manquer de soi comme ça.
— C’est angoissant d’être sans vos mains, je comprends.
— Non vous ne comprenez pas. Ce n’est pas seulement que je suis sans, c’est celles qui les remplacent qui me torturent. Celles qui font semblant d’être à moi et qui soulignent l’absence des autres, des vraies. Ça m’angoisse, ces mains qui ne sont pas à moi. C’est une supercherie, je sais bien que ce ne sont pas les miennes et ça me fait perdre la tête parfois. C’est un poids insupportable, je dors et je sens encore ce poids sur mes mains qui m’empêche de m’en servir. Il n’y a pas de répit. Il y a des gens qui voudraient avoir un autre corps ou une autre vie, moi j’ai d’autres mains et j’avais rien demandé. J’ai ces autres mains à la place des miennes mais je ne sais pas m’en servir. Pas encore. Il m’apprend. C’est ce que j’aime chez lui, sa patience, son amour, sa volonté. II m’apprend mes autres mains même quand elles me rendent folle. Je n’ai pas le choix, elles sont parties mes mains mais je l’accepte pas vraiment. Non, je ne l’accepte pas. Je ne sais pas pourquoi, il préfère qu’on soit dans le salon pour ça, tout le temps. Là où ailleurs… Alors nous sommes dans le salon. Blanc. Grand. J’ai la sensation de me perdre moi dans ce salon, je ne l’aime pas, il y a trop de blanc. La fenêtre est ouverte, elle donne sur la terrasse et l’herbe, parfaite, si parfaitement lisse. Je suis dos à elle je suis face à lui, et il y a ce poids sur mes mains toujours, ces mains qui ne sont pas les miennes mais dont je sens le poids. Comme une pression. Permanente. Je n’arrive pas à les bouger et j’attends que mes mains reviennent, que je comprenne comment les récupérer. J’attends de les retrouver, on va forcément me les rendre. Lui il me raconte ce qu’il se passe, dehors, derrière la fenêtre et son herbe trop lisse. Il me parle du vent qui amène les nuages et je le sens sur ma tête ce vent, c’est comme s’il amenait les nuages sur mon visage. Ce sont juste mes cheveux mais c’est pareil parce que je ne peux rien faire. Je voudrais, vraiment je voudrais faire le geste de retenir mes cheveux et je ne peux pas parce que ce ne sont pas mes mains et qu’il y a ce poids qui m’en empêche. C’est finalement lui qui prend mes cheveux et les calent derrière l’oreille et alors je lui en veux. Ce n’est pas juste mais je lui en veux de ce geste.
— C’est un sentiment normal.
— C’est si facile pour lui. Il a ses mains à lui, les siennes, elles ne sont pas parties ses mains, elles ne l’ont pas abandonné, elles sont là et elles me font mal d’être là. Même dans mes rêves, ses mains à lui sont là. Je suis poursuivie par ses mains et je les lui prends dès fois et je me réveille et je pleure parce que ce n’est pas vrai. Je pleure parce que je le vois bien, je ne les lui ai pas prises. J’ai honte de vouloir lui faire du mal. Mais je voudrais tellement pouvoir mettre moi-même cette mèche de cheveux derrière l’oreille, le faire moi avec mes mains et pas avec ce poids sur les mains, que j’ai envie de hurler sur lui et il le voit alors il change de mots et je m’apaise sur sa voix. Il parle de la pluie et je voudrais que ce salon trop grand, trop blanc disparaisse, fermer les yeux ça ne suffit pas ça ne suffit plus pour sauver la tristesse de ce ciel derrière-moi et il pose ses mains sur ma joue. Je ne sais pas s’il essuie la pluie ou une larme. Il parle du soleil qui se cache et qui revient qui va et qui vient et ça me fait trop j’ai mal aux yeux et je voudrais y mettre mes mains. Mais ce ne sont pas les miennes ce sont les siennes qui m’aident et il y a cette pression de ces mains sur mon regard, cette chaleur comme si le soleil était entré dans la pièce. Et puis je le sais bien que c’était une larme. Il y a eu toutes les autres qui n’ont pas coulées et qui attendent sous la flotte dehors, elles sont restées posées sur le poids de ces mains que je n’ai plus. Ça alourdit encore le poids, ça alourdit. Tout au fond, je sais que j’ai de la chance qu’elles soient là, ces mains et tout leur poids du monde. Il est précieux qu’il soit à mes côtés à me raconter ce qu’il se passe de l’autre côté de la fenêtre, je n’ai pas à affronter la solitude dans un appartement vide. Sans ce poids je m’envolerais, le corps est léger sans mains quand il n’y a pas de larmes dessus… Et puis parfois la fenêtre est fermée, y’a cette pluie sur les mains qui pèse, qui pèse et je ne veux pas admettre à quel point ça fait mal. Je suis dos à elle je suis face à lui et j’entends la pluie qui frappe le carreau, j’entends la pluie qui coule sur sa joue, et je ne peux pas l’essuyer, je ne peux pas l’atteindre je me sens impuissante j’ai besoin de l’atteindre, de le toucher, j’ai besoin de mes mains tout de suite, j’ai pas le temps qu’elles reviennent, j’ai plus le temps d’apprendre les siennes. Je suis en train de me faire écraser par les murs, j’ai peur, je souffre de mes mains. Une ombre est sur nous, dans le salon, et l’ombre appuie plus fort sur ses mains étrangères que je voudrais être à moi, elle appuie elle appuie et je craque… je hurle… je hurle pour me réveiller, je hurle si fort pour que les autres mains me foutent la paix et se retirent, je hurle si fort pour que les mains reviennent, les vraies, les miennes, celles que j’avais et qui savaient consoler, caresser, faire jouir, frapper, aimer, toucher. Toucher… Bordel je suis quoi sans mes mains ? Je suis quoi si je ne peux plus toucher ni son corps ni le mien ? Je suis quoi avec les mains d’un autre qui appuie sur ma vie à m’en étouffer ? Je mourrais avec ses mains à lui qui me caressent et moi je rêve qu’elles m’enserrent la gorge qu’elles m’étripent qu’elles me lacèrent avec ces putains d’ongles qui ne sont pas les miens, et je ne peux rien, rien parce qu’elles m’obéissent pas ces mains, c’est pas les miennes. Je les supplie de bouger, de me tuer et elles refusent. Et j’en crève qu’elles soient pas à moi, j’en crève d’avoir perdu mes mains juste en me réveillant sur une route que j’avais même pas empruntée. J’en crève et elles me regardent ces mains et je les regarde et nous sommes étrangers, tous, dans cette pièce… Et puis j’arrête de hurler. Juste j’arrête, j’ai tout vidé et je ne me suis pas réveillée. Je ne me réveille jamais. Il y a ce silence et il nous tombe des murs blancs, la pluie dehors cesse de couler sur nous, l’ombre s’en va avec mes mains et il n’y a plus que nous dans ce salon trop grand. Je suis là avec lui, il n’y a plus que nous et puis le poids des mains qui revient. Je suis dos à la fenêtre et face à lui, je suis épuisée et la fenêtre ne me soutient plus.
— Et c’est là que vous vous réveillez, contre cette fenêtre ?
— Non. Ce n’est pas un rêve.
— Ah. Et qu’est-ce que c’est ?
— Un regard. Ou un manque de regard, peut-être.
— Je ne comprends pas, expliquez-moi.
— C’est comme ça depuis l’amputation, je tourne le dos à mes fenêtres. Alors il me raconte ce que je ne vois plus. Il m’apprend ses mains. Et ce n’est pas facile.»

 
 
 

Musiques : Bang Gang, et vaguement Of Monster on Men

 
 
 

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2 Comments:

  1. MajorMarmotte

    J’ignore où tu es allée chercher toute l’énergie pour écrire ce texte, car il en faut vraiment beaucoup, mais ton texte est beau, très beau ! La contrainte, les contraintes, le contrôle, les contrôles ont disparu. \o/ Continue, encore et encore à nous faire découvrir ces nouveaux personnages qui prennent forme au fur et à mesure que … tes mains écrivent. 🙂

    1. Un énorme merci pour tes mots posés sur un texte qui m’a vraiment tout pris hier ^^ J’avais peur un peu, qu’il soit trop… dur ? Ou alors à côté. L’enfermement, ce n’est pas évident à retransmettre. Des bisous <3

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