Sous la pluie

Dans l’émotion

Les chocs émotionnels me font taire. Je vois la toile s’affoler, bruisser de milles sons, pleurer ensemble et se soutenir dans un ensemble presque parfait – les dissonances n’ont pas leur place je les écarte sans même y faire attention – je vois j’entends et je ne peux pas parler répondre être présente. Les chocs émotionnels me clouent sur place. Je suis cette personne dans la foule, éloignée, qui regarde pleurer les uns et les autres, qui observe ce déferlement d’émotions. Je suis la fille capable de soigner les blessures, d’organiser les secours, de prendre soin des blessés mais complètement incapable de parler, mettre des mots et de prononcer cette phrase fatidique avec tous les autres «c’est horrible ce qui est arrivé». Ça l’est pourtant. Horrible. Terrifiant. Je ne peux juste pas le dire. S’il n’y a pas une urgence qui me rend responsable de vies humaines, si je ne suis pas indispensable, je suis comme piégée dans l’horreur de ce que nous nous retrouvons à affronter. Car j’affronte c’est indéniable, je ne suis pas dans le déni, mais j’affronte en silence, horrifiée.

J’ai tremblé pendant deux heures. Je n’avais pas peur pour moi, je n’avais peur pour personne parce que je n’ai contacté personne, je n’avais pas même la moindre peur. J’étais au-delà. En état de sidération. Dans le choc de la mort. Je me suis contentée de relayer deux informations vitales – ou que j’ai considéré comme telles – mais je n’ai pas participé à cet ensemble qui relie les vivants. Je ne suis pas morte, je ne suis pas vivante, je suis dans le choc et je regarde les autres vivre leur choc. Je recule. Je n’y suis pas en sécurité mais je recule. Je ne plonge pas, je vois le tableau en entier. Quand j’ai eu peur, il n’y avait plus de raison – c’était une peur qui répondait au stress, une terreur qu’il arrive quoi que ce soit à ma meilleure amie, à ma filleule, à mon beau-frère. Il n’y avait plus de réalité à cette peur, elle était là en boomerang, elle répondait à une question qui ne se posait plus. Blanche et sa famille était en sécurité, au pied de ce stade mais en sécurité pourtant entre quatre murs qui ne s’effondreraient pas, qui ne s’effondreraient plus, il n’y avait plus d’explosion il n’y avait plus rien qui mette leur vie en danger. Des personnes, armées, qui s’était levées hier matin avec la consigne de filtrer les gens à des portes d’un stade accueillant un ballon, des personnes armées avec des consignes simples, ces personnes avaient sauvé tout un stade en empêchant des bombes d’exploser ou en les empêchant d’entrer. Ces personnes formidables qui ont fait un travail dingue en contenant des dingues, ont toute ma reconnaissance.

Je n’ai pas pu aller me coucher tant que je n’ai pas su que le Bataclan était libéré, je n’ai pas pu dormir parce que mon stress était trop élevé. Ce n’était pas de la peur, c’était du stress. J’ai peu dormi.

Je n’ai pas peur. Je devrais sans doute pourtant je vais continuer à me rendre chez Blanche, à moins de deux minutes de ce stade, en Plaine Saint Denis. J’ai du expliquer à un enfant paniqué que j’ai du ceinturer, hurlant sur son père que non il ne devait pas sortir, qu’il ne devait pas aller travailler, que le monde devait continuer à vivre. Que nous ne pouvions pas rester enfermés. Que la terreur ne pouvait pas gagner. J’ai du expliquer l’extrême, l’islam respectueux, la folie, la non-généralisation, les morts, la vie. Comment peut-on en arriver là, à expliquer à un enfant que dehors il y a le terrorisme mais qu’on continue de vivre parce que c’est la seule réponse possible ? C’était quoi, les mots des réfugiés pour leurs enfants ? Parce que je me sens dépassée et moi j’ai vécu ça quelques heures. Pas des jours, des semaines, pas sous la menace d’une arme sur ma tempe, juste quelques heures à l’abri derrière quatre murs.

J’ai peur. En vrai. De perdre quelqu’un que j’aime. J’ai fait le tour d’un peu tout le monde et je sais que ça ne suffit pas parce qu’il y a tout ceux qui y étaient, ceux qui sont morts, ceux qui sont traumatisés, ceux que je ne sais pas, ceux que je ne connais pas, ceux auxquels je n’ai pas pensé, peut-être. Il y a un vide de 128 personnes peut-être davantage, il y a un vide émotionnel et un trop plein d’émotions, il y a un vide dans ce qui vient d’être vécu. La terreur a creusé ce vide, il n’y a la place que pour les larmes et l’amour.

Et puis il y a cet après. Cette indécence à reprendre nos vies, l’inertie qui se secoue parce que la faim finit par parvenir malgré la gorge nouée, parce qu’un enfant appelle, ce coup de téléphone qui secoue qui rassure ou qui angoisse, la vie sous toutes ces formes. Dans les larmes ou le soulagement. Il va y avoir toutes ces personnes qui n’ont pas encore réalisé, qui y étaient, qui n’ont pas encore déchargé, et je pense à vous, si fort, pour quand ça va lâcher. Il y a les enfants qui vont avoir peur de s’endormir parce que la nuit peut exploser, il va y avoir ces adultes qui vont avoir tant de mal à accepter d’être vivants et dormiront si mal, il y a tous ces deuils portés parce qu’arrachés, il y a ces photos qui étaient des avis de recherches et qu’on ne trouvera plus ici, il y a tous ces pays où ça arrive tous les jours ou trop souvent, il y a tous ces gens dont le seul tort est d’avoir une peau plus foncée et/ou une religion dont on aura oublié qu’elle n’est pas extrême. Normalement. Cet amalgame fou qui va tant blesser. Et puis il y a tous ces gens qui ont ouvert leur porte et qui garderont ancré, cette porte ouverte pour mettre à l’abri. Il y aura tous ces soutiens difficiles dont on a peur qu’ils soient si inutiles et qui sont là. Il y a. Nous. Les humains. Avec tant d’amour dans la souffrance.

J’ai eu ma belle-maman au téléphone ce soir, et je me suis demandé pourquoi j’étais fâchée. Je ne me souviens pas avoir eu un appel aussi doux, entre elle et moi. Chacune à donner des nouvelles, comment nous l’avions appris, comment nous allions, comment nous gérions. Y-t-il autre chose à dire que l’amour à offrir ?

La vie continue. Avec des bougies allumées, un traumatisme et trop de deuils sur les épaules, elle continue.

Je vous aime.

 
 
 

L'Ambre des arbres coulent dans les veines des forêts, ils regardent les fées s'activer autour des humains et le monde meurt de son aveuglement. (Jamais les mots ne disent ce qu'ils pensent.)

4 commentaires

  • Mésange

    Merci d’avoir écrit avec des mots si justes cet état de sidération qui nous envahi. Merci encore pour tes pensées plus tôt dans la journée.
    Difficile les explications aux enfants. J’ai abordé le sujet mais j’estime avoir échoué…demain quand l’émotion sera moins grande. Bisous doux

    • Dame Ambre

      Difficile oui, je vois très bien… Tu n’as pas échoué non, tu n’as peut-être pas abouti ce que tu souhaitais dire simplement. Le sujet n’est pas évident, il nécessitera d’en parler plusieurs fois…
      Des bisous Dame, je pense fort à vous si souvent. Comment va ta famille ? Reste-t-il du monde en Syrie ? Je t’envoie un mail très vite, j’ai laissé passé trop de temps.

      • Mésange

        Ma famille va bien, mais oui ils sont encore nombreux là bas. Moi aussi je laisse le temps passer…trop…Je ne te le dis pas assez souvent, c’est toujours un bonheur de te lire et de revenir dans ces lieux tous les jours (ou presque). Car ça ne va peut être pas de soi mais je suis une lectrice fidèle parmi les fidèles 😉 Plein de bisous

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