Sous la pluie

Un jour après l’autre, compter

branches feuilles mortes

 

1.
Les enfants sont partis jouer dehors pendant que je surveille que le monde tient encore, que les coutures tiennent, que rien ne lâche. Tu surveilles mal maman me dit souvent Prince lorsque nous jouons à surveiller les assiettes et qu’il mange en douce des rondelles de banane ou des grains de maïs et que je fais semblant d’être fâchée. Je surveille mal c’est vrai. J’ai toujours mal surveillé le monde, il s’est toujours débrouillé pour mal tourner même quand je le regardais droit dans les yeux. Alors quand tu ne le regardes pas bien droit et que tu avais juste un peu détourné le regard, tu constates que tu es simplement nulle en surveillance. Le monde s’écroule de tous les côtés et je le regarde du bout des doigts maintenant. Je ne touche rien. Je cherche la planète qui m’accueillerait moi, la terrienne qui n’est plus sûre de vouloir rester au milieu de personnes qui appellent à la guerre, de gens qui se font tuer, des drapeaux qui fleurissent au son de marseillaise qu’il faudrait réécrire. Et cette sensation toujours, d’être à côté. Décalée. D’aimer plus que de raison tout en souhaitant être sur une île déserte, coupée de tout. Je recule.

2.
Je n’arrive plus à être sûre des jours qui passent, je me mélange. Au début avec le nanowrimo, je comptais le jour 1, le jour 2, le jour 13. Je n’ai aucune superstition d’aucune sorte pourtant le 13 de ce mois est devenu tellement bancal que je ne sais plus les jours qui suivent s’ils sont bien dans l’ordre, si nous n’en avons pas perdu un peu en route. Je crois que ça cafouille beaucoup parce que je viens de regarder et que non, non, nous n’en sommes pas là. Je le saurais.

3.
Quelque part dans le jardin la barrière est tombée, arrachée par les mains puissantes d’un homme qui avait besoin de s’occuper du chaos et a commencé par le sien. LeChat nettoie et installe. Nous ne sommes pas le 18, nous n’avons pas de barrière chez nous et le toboggan est revenu. Ce qui avait été un jour l’enclos de notre belle lapine puis un jardin éclectique décimé par l’hiver et les nuit glaciales qui s’installent, n’est plus. Les limaces mangent les tomates pas encore mûres, les oiseaux viennent se nourrir sur le compost, pour des graines ou des moucherons avalés entre deux regards inquiets, donnent de magnifiques coups de becs dans nos pommes. Ce sont des rouge-gorge, différentes mésanges, des merles, des grives – je fais désormais la différence entre une merlette et une grive, rien à voir en effet – des moineaux, des inconnus. Nous n’arrivons pas à faire pousser la vie correctement mais la vie vient jusqu’à nous avec plaisir. Les tomates peinent à rougir sous un soleil trop froid et les potirons refusent de grossir par manque certain de soleil sur leur carcasse verte foncée. Elles pourrissent les unes après les autres, je ne compte plus depuis longtemps, il n’y a pas de treize ou de dix-huit dans mon jardin, il n’y a que des légumes en manque d’énergie. Comme nous. Nous sommes tous coincés entre deux murs gris qui nous prennent la lumière, des voisins bruyants et parfois insupportables et de nouveaux voisins qui ont l’air plus calmes et plus doux que les précédents – le papa nous a demandé un marteau qu’on a cherché pendant trente minutes et qui finalement était sous nos yeux – des enfants qui jouent dans la terre et de l’amour ; nous en sommes tous là. A continuer bancal.

4.
Je suis au milieu. Entre la sécurité et l’implication totale. Je me suis réveillée sur un genou cogné venu pleurer sur mon oreiller, suivi d’une sonnerie de téléphone puis d’une seconde et ce que j’ai finalement entendu c’était nous sommes en sécurité ne t’inquiète pas, et je ne savais pas que je devais être encore inquiète, encore en stress, encore en tout. Je le savais que je devais, mais c’était de la théorie et cela redevenait réel. Blanche, un jour je nous souhaite toutes les deux sur le même palier mais pas là-bas. Je suis au milieu de fusillades que je n’entends pas, au milieu d’angoisses qui ne m’appartiennent pas, j’ai mon corps dans ma maison, ma tête et mon cœur à Saint-Denis et je ne suis plus certaine de savoir où se situe ma résidence. J’ai besoin que cette dichotomie cesse, j’en suis au point où je me préférerais sur place, à savoir ce que je vis entièrement et pas morcelée. Cela n’aiderait en rien, je note la pensée simplement qui se présente à moi.

5.
Je pense à ses pères et à ses mères, à ses ami(e)s qui n’ont jamais songé qu’ils auraient un jour un enfant/ami terroriste qui se ferait sauter en plein Paris, en Syrie, ou au Congo. Je ne peux m’empêcher de songer au drame qu’ils vivent, un drame qui n’a pas de nom parce qu’ils vont devoir le cacher. Un drame tellement sale qu’il se devra d’être vécu loin, auquel personne ne pense. Ma compassion ne leur apportera rien face à cette incompréhension qui les touche autant que nous, ma compassion ne sert à rien. Elle est là, inutile.

6.
J’ai besoin de bouger. Je le sens dans mon corps depuis une heure, j’ai envie de bouger ce corps. Voyager, danser, vivre. J’ai besoin de créer des liens, je m’en sens un peu empêchée par le nanowrimo que je voudrais avoir déjà terminé et rangé dans un coin. Je voudrais reprendre le dessin, le rangement dans la maison associé à une décoration intérieure un petit peu plus généralisée, reprendre mes courriers manuscrits, lire et m’évader, photographier le monde qui prend son manteau – je l’ai fait dimanche, un peu, avec mon regard qui se floutait et je les aime ces photos. J’ai un besoin de créer du tangible que ne comble pas le nanowrimo avec cette écriture automatique et psychanalytique, que je peux même pas relire parce que j’y pose la violence du monde et que je voudrais m’en éloigner. Créer… je voudrais créer et rendre à la vie toutes les minutes qui sont mortes.

7.
Maman t’es sûre que les adultes ça peut rester tout seul ? me demande Hibou qui part avec son papa, me laissant à la maison seule pour écrire. Je lui ai répondu oui parce qu’il avait besoin de se rassurer sur ma solitude et qu’il voulait être certain que c’était la bonne chose à faire, me laisser. Mais mon cœur répond non. Je ne crois pas non, qu’il faille laisser les adultes seuls. Ils font bien trop de bêtises quand on a le dos tourné.
 
 
 

L'Ambre des arbres coulent dans les veines des forêts, ils regardent les fées s'activer autour des humains et le monde meurt de son aveuglement. (Jamais les mots ne disent ce qu'ils pensent.)

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