Quand le monde part en vrille – ou en crise

prince sepia

Nous n’étions pas prêt et comme toutes les fois où l’organisation ne se fait pas, je stresse. Au bout de deux heures de recherches du lieu idéal où les enfants ne sont pas regardés comme des cafards et où dans l’assiette il n’y a rien de mort, il y eut plusieurs conclusion : cela n’existait pas vraiment, nous n’avions toujours rien, j’étais angoissée et les enfants survoltés. Nous avions envisagé un restaurant végétarien sur grande ville, mais la lecture de commentaires dépréciatifs sur l’accueil pincé des enfants – et des personnes non-végétariennes ! – nous a fait reculer. Mon stress et moi sommes allés prendre une douche avant que cela ne tourne en agressivité et nous avons laissé LeChat se débrouiller pour trouver quelque chose. Nous n’allons jamais au restaurant et cela se sent…

Nous avons rendu les armes, nous sommes partis à pieds vers un restaurant pizzéria de ma ville où l’accueil fut très doux, nous n’avons pas mangé de pizza parce que ça ne nous tentait pas, les enfants ont très peu mangé hormis les glaces qui ont fait l’unanimité et nous avons demandé s’ils était possible de repartir avec ce qui n’avait pas été mangé, pour éviter le gaspillage, ce qui fut accepté sans problème.

Pendant le repas, le plus facile à gérer fut contre toute attente Hibou. Je ne sais pas pourquoi j’avais oublié les difficultés que peut présenter Prince, je ne voulais pas me souvenir peut-être, je voulais ce restaurant pour nos dix ans. Et pourtant, cela s’est bien passé. Hibou qui restait sagement assis avec nous s’est fait entrainer sous la table par son frère qui avait bien du mal à rester calme. Mais vraiment cela s’est bien passé. Prince criait souvent pour nous montrer une déco et nous devions lui rappeler qu’ici ce serait bien de ne pas crier sa joie ainsi (mais juste un mot, pas d’acharnement hein, juste lui sourire et lui dire doucement), de ne pas laisser trainer ses chaussures dans le passage de la serveuse, de ne pas taper dans nos jambes sous prétexte qu’il s’allongeait entre nos chaises. Mais vraiment, cela s’est bien passé. Même si nous restons perturbé d’avoir du dire ça à Prince – nous nous attendions à gérer ainsi celui qui a trois ans demi, pas celui qui en a bientôt huit.

C’est à la maison, qu’il a explosé, grimpé sur les tables, sauté sur les murs, crié. Je suis en larmes, je suis épuisée, je suis une boule de nerfs qui voudrait hurler sur tout le monde – mince, je l’ai fait en fait – j’ai mon propre stress à gérer, dû à la longue recherche de restaurant, aux courses qui devaient être faites le matin et ne l’ont pas été, à la proposition d’y aller plutôt le lendemain alors que je m’étais préparée pour aujourd’hui, puis au restaurant lui-même parce que ça implique un endroit inconnu et du bruit.
Je ne gère pas les changements de dernière minute, je rentre dans un stress terrible. J’ai besoin que ce qui est dit, soit fait. J’ai bien conscience que c’est quelque chose qui peut être bougé, mais ça reste purement théorique : je ne le gère pas. Parfois, j’ai la nette impression de ne rien gérer. Et j’attends que mon fils gère ce qui moi me rend nerveuse, c’est presque drôle mais ça ne l’est pas. Je suis fatiguée.

Prince va sur ses huit ans et l’enfant le plus calme de la maison est son petit frère de bientôt quatre ans – qui pourtant est un enfant hyper vif qui bouge beaucoup et qui de fait est loin d’être calme. Peut-être que c’est plus facile avec Hibou parce qu’on peut lui faire des câlins, parce qu’il est tendre en toute circonstance, parce qu’il sait se poser. Peut-être que c’est plus facile parce que lorsqu’il fait une crise du style cocote-minute, Hibou reste atteignable, on peut lui parler, il est présent. Peut-être aussi parce que ça ne lui arrive pas fréquemment que c’est juste parfois ; quand nous avons à minima une crise par jour avec Prince, qu’il hurle et peut frapper, qu’il hurle et jette les jouets à travers la pièce, qu’il hurle et ne nous entend plus. Qu’il hurle comme si nous étions les pires parents du monde.

Je n’en peux plus.

Des années qu’on se dit qu’en grandissant, il va s’apaiser, que nous allons pouvoir souffler.
Il ne s’apaise pas.
Nous ne soufflons pas.

Nous sommes fatigués.

Et ce soir, comme tous les autres soirs passés et visiblement à venir, nous allons devoir gérer le coucher. Non, pas celui de Hibou qui s’endort facilement et sans problème, avec un gros câlin. Non, nous aurons à gérer la volonté de non-endormissement de Prince, une crise peut-être même deux parce qu’il ne veut pas se coucher ou parce qu’il veut une deuxième troisième quatrième histoire de ses DEUX parents, le rituel de deuxième repas au moment où il dit bonne nuit, la crise parce que nous souhaitons qu’il se gère pour ce repas improvisé, la crise parce qu’il veut avoir le temps de lire avant d’aller dormir, puis la crise dans la chambre parce qu’il veut deux trois quatre cinq câlins supplémentaires. Et puis notre état à nous parce qu’il est 23h et qu’on n’a pas décompressé de la journée.

Alors oui bien sûr, nous avons tout tenté. Le laisser se coucher à l’heure qu’il souhaite, lui laisser le temps de lire, lui faire son second repas, faire dix milles câlins, le coucher en même temps que son frère ou en décaler, la menace – oui bon… personne n’est parfait en plein craquage -, tout. Quoi que nous fassions, il fera une crise simplement sur autre chose (promis parfois, ça se passe presque bien). Son obsession du moment est d’avoir de nouveau un lit en hauteur – après avoir demandé à dormir par terre, puis sur son lit, puis finalement parterre, en lits superposés, et de nouveau en hauteur. Sauf que nous n’avons plus de lit en hauteur. Alors il pique une crise comme quoi là, il ne peut pas aller se coucher puisque son lit n’est pas en hauteur. CQFD.

Il passe d’obsession en obsession, de crises en crises. Hibou se met en retrait, même pour l’IEF. Parce qu’il ne m’est pas possible de les gérer ensemble, parce que Prince a besoin de mon attention à 300% parce que sinon… il part en vrille – au mieux il ne s’occupe pas de son travail et donne les réponses à la place de Hibou. L’idée me traverse parfois que si on continue comme ça, nous devrons rescolariser Hibou juste pour que quelqu’un s’occupe de lui et lui apprenne quelque chose d’autre que gérer son grand frère au comportement autistique.

Je peins en noir parce que je suis à bout. Je sais aussi que lorsque je suis pleine de motivation, cela ne change rien au fait que ce n’est pas joyeux à gérer. Et ce n’est pas l’IEF, ce n’est pas ma maladie, ce n’est pas d’avoir deux enfants. Non. C’est juste Prince, cet enfant qui pète un câble s’il perd le contrôle, cet enfant qui panique sur tout ce qui touche à l’école, cet enfant qui pique des crises terribles si quelque chose ne va pas comme il le souhaite, si ce n’est pas à sa place, si c’est cassé, pas trouvable à la seconde, ou parce qu’il se met d’office en échec sur tout particulièrement si c’est nouveau. Il y a des jours où je me demande comment notre couple résiste, comment on fait pour ne pas s’envoyer chier tant nous sommes sous pression jour après jour. On mesure tous nos mots pour ne pas déborder sur l’autre, ça aussi est épuisant.

Il est temps d’admettre que nous avons un sérieux problème et besoin d’aide. On doit arrêter avec ce discours ça va s’améliorer en grandissant. Parce que même si c’est vrai – maintenant il ne hurle plus pour s’habiller même si c’est difficile de lui faire porter un vêtement en public – il y a tout le reste, tout ça. Il nous faut des outils, à nous les parents. Lui je ne sais pas, mais moi je suis certaine d’avoir besoin d’outils. Pour gérer ce quotidien.

C’est un enfant merveilleux. Vraiment. Nous sommes juste dépassés et épuisés.

Dame Ambre

L'Ambre des arbres coulent dans les veines des forêts, ils regardent les fées s'activer autour des humains et le monde meurt de son aveuglement.

(Jamais les mots ne disent ce qu'ils pensent.)

D'autres mots d'hier et d'avant avant-hier

12 Comments

  1. Et une paire de claques, éventuellement ?
    Je ne te dis pas de le faire, mais d’y penser, un peu à la manière d’un exercice zen : « et si je lui avais collé une paire de claques ? »
    Car quand le précipice au fond duquel tu es te semble trop haut pour être escaladé, c’est parce que tu n’as pas vu le second plus profond juste à côté.

  2. Bouulala que c’est difficile parfois les gosses !
    Les miens n’ont pas été comme ce que tu décris là, mais m’ont quand même fait fissurer parfois.
    Je n’ai jamais utilisé la claque ou la fessée de manière délibérée ou préméditée, simplement parfois: c’est parti !
    Quand j’ai avoué cela, certains m’ont rétorqué que les prisons étaient rempli de criminels qui avaient été maltraités par leur parents …
    Mes gosses, jeunes adultes maintenant, ne sont pas devenus délinquant pour autant, ni même désagréables.
    De la mesure en toutes choses, je crois.
    Et n’est ce pas si mal que les gosses constatent que quand ils font trop chi*r ils s’en prennent une ?
    ça fonctionne aussi comme ça dans la vraie vie, hélas, action -> réaction, autant qu’ils l’apprennent par leur parents bienveillant avant de se retrouver confrontés à de vrais méchants non ?

    C’est très bien d’admettre que vous avez besoin d’aide ou en tout cas de reconnaître que cette situation ne peut pas durer.

    Bien du bonheur à toute ta charmante famille.

    1. Cela arrive, de se laisser déborder émotionnellement. Cela arrive qu’on se retrouve à franchir une limite qu’on se refusait de franchir. Un jour j’ai giflé Prince. Je m’en souviens encore, je m’en veux encore ; même si je sais que je n’ai pas réussi à gérer autrement, que j’avais atteint mon point limite. Je fais en sorte de ne plus le franchir.
      Ça n’en fait pas des enfants délinquants, sauf cas plus extrême dû à une violence continuelle dans le foyer et ce n’est pour autant bien sûr pas systématique (j’en suis la preuve), ça en fait des enfants plus fragiles qui manquent de confiance en eux. Je précise que je ne parle pas de tes enfants hein ^^’ Je parle de manière générale évidemment.

      Je ne suis par contre pas d’accord avec ta phrase : « Et n’est ce pas si mal que les gosses constatent que quand ils font trop chi*r ils s’en prennent une ? » parce que dans ce cas il n’y a plus de limite réelle. Il n’y a pas de bonne ou de mauvaise claque, cela reste de la violence ou de la toute puissance d’adulte, cela reste destructeur (« l’avantage » du débordement occasionnel est qu’on peut ensuite en discuter avec l’enfant, s’excuser, recoller ce qu’il s’est passé, tenter de l’éviter à l’avenir).

      Le fait qu’ils vont se confronter à la violence dans la vie n’est pas un argument pour moi 🙂 Au contraire, autant qu’ils partent dans la vie avec derrière eux un foyer secure, ça leur permettra d’arriver avec des outils bienveillants (c’est comme ça que sera changé le monde : avec la bienveillance, pas les gifles).

      Merci, bien du bonheur chez toi également 🙂

      1. « (j’en suis la preuve) » : (
        c’est grandement respectable que tu n’aies pas reproduit ce schéma <3

        Et oui mon argument est un peu branlant, surtout venant après coup (mauvais jeux de mots ….)
        je ne pense pas qu'il soit vide de sens non plus.
        La dé-violentisation (?) du monde peut-elle se faire du jour au lendemain ou bien progressivement ?
        vast equestion.

        je te souhaite de trouver la clé.

        1. Ça m’a pris un an d’intense travail sur moi pour arrêter de ressentir une violence extrême (qui me bouffait complètement, c’était une rage dingue que je tentais de ne pas laisser sortir) chaque fois qu’un truc n’allait pas avec mon gamin. Un an, c’est long, j’ai cru que j’en verrai jamais le bout. Je continue de travailler sur moi, mais j’ai beaucoup laissé derrière 🙂

          Je suppose progressivement, parce que notre génération doit se battre contre l’éducation reçue (et les regards de la famille, des voisins, du « de mon temps »). La suivante ira mieux, parce qu’il y a de plus en plus de prises de conscience de ce type. Et ainsi de suite. Un jour, un jour… le monde ira mieux parce que les enfants ne seront plus maltraités. C’est la base, juste la base. Si nous laissions juste les enfants être des enfants, que nous les respections en tant que personnes, oui nous aurions une bonne base.

          Merci 🙂 Nous la trouverons quoi qu’il arrive, nous en avons déjà désamorcés beaucoup, on ne peut qu’y arriver (tu notes, j’ai dormi, je ne suis plus défaitiste comme hier 😛 )

  3. A part te dire que je suis loin et pas super spécialiste de rien, mon mail t’es ouvert (ça reste le plus facile, je crois) aussi souvent que tu le voudras pour quoi que tu veuilles.

    Je t’embrasse fort

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