Pensine

Le bord des mots dans l’assiette

Musique à écouter sur FIP,
Ludovico Einaudi

ou si non

 
 

branches de ronces soleil lumière

 

La nuit je me regarde. Elle découpe mes vies avec une loupe, allonge les espaces où j’ai pu me blesser. Inexploitable passé. J’oublie de dormir, sous mes yeux fermés d’autres vies défilent, d’autres qui viennent me voir et je regarde en spectatrice ce que j’ai dit ce qui a été dit ce qui n’a pas été dit. Je pose les yeux et rien ne change, je vois les nœuds et rien ne peut se défaire. Je ne dors pas dans le vide, je ne dors pas pour rien et cette crise me lasse de ne rien m’apporter de positif. Alors hier j’ai changé un peu la donne, hier j’ai mis l’oxygène une heure avant d’aller dormir. Pour voir. Je ne me suis pas vue et j’ai enfin dormi. Une clé ? Ou peut-être ai-je trouvé ce que je devais faire et je vais mieux.

J’émerge, un peu. Je n’ose encore y croire trop, je me suis trop enfoncée pour espérer trop fort. J’ai pacté, fait un deal. Avec moi-même. Pour retirer les mots dans l’assiette. C’est particulier je le sais mais il y a quelque chose en quoi je crois de très important et que je vais devoir respecter si je veux que mon corps arrête de se rendre malade à l’idée de ce noël. Je soigne l’abcès dans ma bouche, je soigne ma dépression depuis que je dis je n’y ne mangerai pas. Je ne sais pas comment je vais pouvoir réaliser un tel exploit quand la nourriture est si importante dans cette famille, je ne sais pas quand LeChat m’a dit « sois sûre qu’ils vont regarder ton assiette », je ne sais pas mais ce dont je suis sûre c’est que c’est en train de me détruire. Mon ancienne Moi anorexique-boulimique me surveille, manger là-bas va me dévaster.
Je compte donc me rendre à un repas de noël où je ne mangerai pas, en m’étant nourrie avant.
Joie.
Ça ou j’arrive à dire juste, non. Non je ne viens pas.
Ce qui serait le mieux. Bien sûr.
Mais la complexité de ce qui me fait être une personne bien précise veut y aller : je ne veux pas fuir. Je ne veux pas résoudre cette situation en prenant la fuite une fois encore, face à une personne à qui j’ai essentiellement envie de coller une gifle – ou un pain. Je vais me contenir, je vais l’éviter et même si cela est décemment envisageable j’éviterai de lui dire bonjour, la journée passera et je pourrai me féliciter d’avoir survécu – elle ne saura juste pas qu’elle pourrait s’en féliciter aussi.
Essentiellement ce que je cherche à faire finalement, c’est retirer le pouvoir de cette fille hystérique qui se raconte la vie des autres. Un pouvoir que je lui ai laissé prendre et que je vais lui retirer : je peux me rendre où elle est, je peux ne pas écouter les histoires qu’elle crée, je peux qu’elle ne me blesse plus. Peut-être même que cette semaine je travaillerai suffisamment sur moi pour pouvoir y manger sans que cela m’atteigne – faire que les mots ne soient pas dans l’assiette. Mon premier pas était de le retirer, le second sera peut-être de l’accepter. Je suis un peu en colère contre moi de laisser à d’autres tant de pouvoir de me détruire, et rien que pour ça je suis bien tentée de le régler avant.

Et puis la promesse que plus jamais.
Ce noël et plus jamais.

Depuis cette décision, étrange j’en conviens, de me rendre à un repas sans y manger, je respire un peu mieux, les points de côté ne surviennent plus, et la corrélation est bien facile à faire je me suis même remise à cuisiner. Pain et crêpe de pommes hier, brioche cette après-midi…

Je suis perturbée. Mais je vais y arriver.
Notre noël, le notre, vraiment, ne nous sera pas enlevé.
Ça et puis.

Je.
Ne
Dois.
Pas.
Laisser.
Du.
Pouvoir.
Aux.
Autres.

Je m’appartiens je trace mon sommeil je lâche les autres, à un moment je me suis demandé. Trop de questions. Mais comment peut-on à ce point ne pas faire ce qu’on a envie de faire ? J’ai envie. d’un beau noël. Je préfère que ce soit moi, alors. Alors moi.
 

 

L'Ambre des arbres coulent dans les veines des forêts, ils regardent les fées s'activer autour des humains et le monde meurt de son aveuglement. (Jamais les mots ne disent ce qu'ils pensent.)

10 commentaires

  • Quine

    Je te souhaite la force de savoir ignorer ce qui pourrait te blesser, afin que ça ne te puisse plus te toucher. Je te souhaite les plumes de canard afin que glissent les mots agressifs. Je te souhaite d’atteindre l’indifférence qui lui renverra dans la face tout le toxique qu’elle dégage.
    Et je te souhaite de savoir garder tout ça pour toutes les années qui viennent et pour tous les fâcheux(ses) que tu pourrais croiser.
    Je t’embrasse Dame Ambre

  • Céline

    Le plus simple serait effectivement de ne pas y aller. Mais pas en fuyant, en gardant toute ta famille avec toi, en inventant votre propre Noël. Un peu comme lorsque certains, parce qu’ils n’ont pas été invités à une soirée, décident de faire une fête encore mieux que celle qu’ils manquent.
    Je comprends comment ta résolution de ne pas manger à ce repas peut t’aider. Je me suis dit tellement de petites choses comme ça moi aussi. « Oui, j’y vais, mais je ne parle pas. », « Oui, j’y vais mais je ne toucherais à rien. » Je voulais qu’on sache, que je lutte, que je ne cautionne pas, que je n’oublie pas, que j’existe. Au final, c’était affreux. Etre seul malheureux parmi des personnes qui se fichent complètement de ton bien être, c’est horrible.
    Je finissais souvent enfermée quelque part (dans les toilettes, un gros livre sur les genous) ou dehors en train de faire des colliers de pâquerettes, suivant le temps.
    Je crois qu’il ne faut pas se tromper de combat et bien réfléchir à ses actes. Avant. Et surtout pendant.

    • Dame Ambre

      Ah, je ne veux pas qu’on sache que je lutte, ce n’est pas du tout mon but. Je cherche à me respecter dans cette obligation familiale compliquée (le dernier repas préparée par elle m’a rendue tellement malade que je ne peux même plus regarder les photos de ce jour-là sans avoir l’estomac qui remonte. Je veux éviter ça, aussi), je ne veux pas envoyer le message « je lutte » à quelqu’un, je veux juste m’envoyer à moi-même un « je me respecte dans cette galère autant que je peux ».
      Nous allons être au moins trois à discuter, vivre ce jour dans notre coin un peu, en tout cas ensemble. En résumé, personne ne veut y aller, tout le monde se force et va tenter de passer une pas trop mauvaise journée et avec mon autre belle-sœur (j’en ai 3 ^^) nous allons juste faire en sorte d’éviter celle qui pose problème. Mais je ne serai pas dans mon coin 🙂
      Et si ça devait tourner mal, avec LeChat nous avons conclu que nous partirions.

        • Dame Ambre

          Pas de souci 🙂 Et je suis d’accord avec ta phrase « Je crois qu’il ne faut pas se tromper de combat et bien réfléchir à ses actes. Avant. Et surtout pendant. » Je réfléchis toujours beaucoup aux tenants et aboutissants, ce qui est le mieux pour moi et pourquoi je fais les choses (ou ai fait). Je suis quelqu’un de très effacé, très timide, et je ne suis pas capable de dire « regardez je lutte » parce que ça voudrait dire qu’on va me regarder et ça… ben courage fuyons 😛 Je suis la fille qui fait tout pour éviter être en présence de plein de gens, surtout ^^ Les gens me font vraiment peur, ce n’est pas… gérable pour moi. Pas sans stress en tout cas.

          • Céline

            Pour ma part, les gens ne me font pas peur mais je crois ne jamais être avec eux ce que je devrais être, ou même ce que je suis. Je me déçois toujours. Je ne veux pas non plus qu’on me voit lutter, ça serait comme une honte, mais je ne peux me résoudre à ne pas lutter car sans ça je crois que je n’avancerais pas. Je n’ai pas encore trouvé ma place. J’aime être au bord de la fenêtre (https://twitter.com/Gabriele_Corno/status/676447968707411968) mais je crains qu’y rester ne me corresponde pas, au fond.
            Enfin, je me disperse.
            Le pouvoir qu’il ne faut pas laisser aux autres je crois est surtout celui de nous empêcher d’être ce que l’on est.

            • Dame Ambre

              Oui. D’être ce que l’on est, d’être là où on veut. Ne pas leur laisser d’oreille non plus quand la bêtise ou la méchanceté prend le dessus, savoir se fermer à eux.

              Tu te déçois ? Tu es dure avec toi-même dis :/

              La photo est superbe 🙂 C’était moi avant en fait, à la fenêtre à regarder le monde sans oser y aller. Maintenant, je ne suis pas enfermée, je ne suis pas dehors non plus. Je suis quelque part entre les deux, parfois dedans, parfois dehors, et je n’ai plus cette sensation « de ne pas faire partie ». Je crois que la place d’une personne est partout 🙂

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