Pensine

A penser l’odeur des racines



 
 
racines arrachées

 

Nous n’avions plus le droit d’entrer dans la cuisine. J’observais cette porte fermée derrière laquelle cette brioche promise devait gonfler dans la chaleur et à l’abri des courants d’air. Ma grand-mère était terrifiée par les courants d’air sur la brioche. La cuisine devenait un territoire infranchissable, inaccessible et cause de grands tracas qu’on ne voulait vraiment pas avoir provoqués. Et quand elle n’avait pas levée, c’était la faute à l’air, la faute à celui qui avait poussé la porte de la cuisine, la faute à la porte mais jamais la faute de la brioche ou des mains qui l’avaient préparée. Elle soupirait, elle allait être ratée, elle serait sèche, elle serait toute moche. Elle l’avait tressée autour d’un ramequin d’eau en son centre, elle était belle et dorée à l’œuf, promise à un four qui la dessècherait en la cuisant avec les années. La brioche nous étouffait depuis un moment et même avec la confiture cela passait difficilement sans thé. C’était la faute aux années sans doute, la faute aux années qui vieillissaient ses mains de tâches et de rides laissant apparaître des veines bleues et des os fins. Parce qu’en moi je conserve le souvenir d’autres brioches, moelleuses et délicieuses et les années me les ont volées. Un jour la brioche avait été sèche et toutes les suivantes aussi.

Ma cuisine n’a pas de porte et mes recettes n’ont pas de pression, l’air ne me fait pas peur et je n’ai pas posé la brioche près d’une source de chaleur. Je l’ai laissée libre de me décevoir ou de m’enchanter, pour que ce ne soit la faute de personne. Elle m’a pris des heures de confection et d’attente, j’ai cru que jamais je n’en verrai la fin tant il lui fallait toujours se reposer à cette pâte et elle a gonflé, elle était magnifique, elle avait une odeur de brioche et ça, vraiment, c’est le plus incroyable cette odeur.

Ma grand-mère aurait été fière de moi. Et puis elle m’aurait dit, « maintenant c’est toi qui va les faire moi je suis trop vieille » et nous nous serions gentiment disputées sur sa vieillesse qui lui servait de canne.

Il y a des racines qui ont une odeur de brioche et qu’on voit à travers quelques perles, des racines qu’on hume en fermant les yeux sur de vieilles mains aimées. Même en fixant le déclin, on ne voit pas venir le moment où l’on n’en mangera plus et je crois que nous avons une chance extraordinaire : nous avons le souvenir des odeurs.

 
 
 

L'Ambre des arbres coulent dans les veines des forêts, ils regardent les fées s'activer autour des humains et le monde meurt de son aveuglement. (Jamais les mots ne disent ce qu'ils pensent.)

4 commentaires

  • Céline

    Le souvenir des couleurs : les fleurs sauvages de son jardin (qui étaient venues comme « ça », parait-il), le doré de la confiture de pissenlit, que je n’ai jamais retrouvé. Le souvenir des gouts : le poivre blanc dans la sauce des escalopes de dinde, les gelés acidulés sur les tartes. Le souvenir du touché : les peaux de renards séchés, le poids de la couette sur mes pieds. Le souvenir des sons : la télévision qui crachait à travers les murs la nuit, et la radio le matin. Le chant doux des oiseaux l’après-midi sous le poirier, les pommiers, les mirabelliers, tous eux aussi parait-il arrivés comme « ça »…
    Ce n’est pas qu’elle est trop vieille, c’est que je suis trop loin. Elle dirait le contraire.

  • Hervé

    J’ai beaucoup aimé ton texte.
    (j’ai buggé un peu sur le titre 🙂

    Si je savais faire je raconterais cette année de transition ou c’est moi qui ai préparé le traditionnel cari de noël sous la houlette de maman.
    Mes soeurs en ont fait des yeux ronds: elle ne leur avait jamais montré.

    Mais je n’ai pas retenu la recette :/

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