Sous la pluie

Je vous fige là, dans votre bruit


Je suis tombée et ce n’était qu’à l’intérieur, c’était la chute vertigineuse de l’être. Je n’aime pas les crises. Elles dévastent mon cerveau, je ne pense plus, je ne suis pas vraiment là et le peu qui y est ne supporte pas le moindre frémissement autour. LeChat a fini par me dire de peut-être m’isoler et c’était la seule chose à faire. Il m’a installé la table ronde qui n’a jamais été à moi et que je continue de penser de passage dans mon appartement, il a posé mon formidable portable qui a un écran qui s’allume, j’ai fait rouler ma chaise jusqu’à la chambre et le fil coincé sous la porte j’ai mis l’oxygène. Je suis remontée un peu sur cette pente toujours glissante et j’ai mis le casque sur mes oreilles pour être certaine de m’isoler de mon petit monde à côté. Ambitieuse, je me suis mise à l’anglais et j’ai répondu à côté, évidemment. En ce moment je mélange dans mes phrases l’anglais et le français, je réponds dans deux langues sans frémir et le logiciel n’est pas d’accord – alors sur ma pente c’était encore plus déséquilibré mes réponses. Mais était-ce seulement l’air qui me parvenait ou le fait de forcer mon attention à se fixer sur la réflexion, toujours est-il que je me suis sentie remonter.

C’est vertigineux, de sentir la vie revenir.
De sortir d’un état si bas que la seule chose intéressante à faire, c’était fermer les yeux sur leur bruit. Partir.

Vous savez, la dépression. Celle qui vous fait viser la fenêtre, même celle du rez-de-chaussée. Ce bruit insupportable qui vous fait pleurer, ce besoin que le monde se taise, qu’on s’entende enfin penser, qu’on entende enfin quand on se dit que c’est trop. Et qu’on le dise, dans le silence de sa tête. Mes crises, c’est ce besoin de silence là.

Vous savez, la grippe. Celle qui vous laisse allongé comme une loque avec le cerveau inaccessible et l’envie de dormir et cette sensation épouvantable d’aller mal… ? Ce sont mes crises. J’ai la grippe toute l’année et je pourrais mettre l’année suivante à m’en remettre si les crises successives ne m’empêchaient de m’en sortir. J’ai votre grippe de quinze jours, en permanence depuis trente huit ans. Sous oxygène, je suis une personne grippée qui commence à voir le bout du tunnel. Je ne le vois jamais, je reste là à voir le bout et à ne jamais l’atteindre – mais je peins noir ce qui ne peut l’être, hors crises je suis une étincelle et je vis mille lumières depuis ce tunnel.

Vous savez, ce coude que vous avez cogné. Cette douleur qui vous happe la respiration, l’estomac qui peut même voler un peu sous le choc de la douleur, ces minutes qui s’égrènent pendant que vous attendez désespérément que cela s’apaise enfin parce que vous le savez, la douleur va s’arrêter, ce nerf que vous avez touché ne hurlera bientôt plus et vous pourrez dire à quel point vous vous êtes fait mal. Sans bouger de ma place, tout mon corps est votre coude cogné, je suis votre coude souffrant, je le suis toute l’année. Sous oxygène, la douleur est un peu moins forte parfois.

Vous savez, ce froid que vous ressentez en hiver quand vous vous êtes mal couvert, que le soleil à soudain disparu, que le vent se lève, qu’il se met à pleuvoir et que vous n’avez rien pour vous protéger et que vous vous pressez de rentrer pour vous réchauffer ; vous êtes glacé mais au chaud, ça va passer. Moi ça ne passe pas. J’ai froid, en permanence. Même en été j’ai une bouillotte avec moi. Et quand j’ai froid les douleurs se réveillent.

Aujourd’hui je n’aime pas le post d’hier qui semble me narguer et je voudrais vivre dans un pays chaud et sec comme il est recommandé pour ma santé, aujourd’hui j’ai terriblement froid et je suis câblée à une machine qui maintient mon cerveau réveillé.
Il y a pire dans la vie.
Juste parfois, je voudrais une journée et une nuit, je voudrais vingt-quatre jolies heures, je voudrais me sentir bien.

Aujourd’hui, je sature.
Je ne sais pas pourquoi. Sans doute ai-je envie de faire trop de choses, j’en suis empêchée, je grogne. Je voudrais me fondre un peu dans la masse. Je voudrais arrêter de voir passer les secondes des cris enfantins, ne pas me focaliser sur le bruit normal qu’ils font – oh l’insupportable sentiment qui vient me ronger lorsque je me questionne violemment sur la raison d’avoir fait des enfants. Ai-je vraiment la pensée assassine ou bien est-ce la douleur de me sentir tomber, peut-on tout arrêter parler courir hurler jouer marcher peut-on imaginer les autres figés sur leur cri devenu silencieux, la bouche ouverte le regard loin et ce mouvement arrêté dans la langueur de l’inertie, les animaux tendus le regard paralysé, la maison la ville le pays la planète figés et silencieux dans la réalité essentielle et relative de la simultanéité, les aiguilles des horloges toutes sur le sol et puis doucement les oiseaux en plein vol suspendu dans le ciel viendraient se poser dans nos arbres, ils chanteraient notre berceuse, ne surtout plus bouger, jamais. Délicatesse, entre vie et silence.

J’ai le pied posé sur un fil et l’autre en équilibre dans le vide, entre ma saturation de ce matin et mon bien-être actuel – sous oxygène et loin d’eux -, entre le bruit et le silence arraché, comme s’il n’y avait plus ni avant ni après mais juste cet instant là, ce fragment qui me fait contempler cette déchirure, cette fatigue.

Jusqu’à quand c’est, le bruit ?

dans les nuages soleil silence
J’ai gâché un thé aux agrumes, je l’ai oublié pour les mots

L'Ambre des arbres coulent dans les veines des forêts, ils regardent les fées s'activer autour des humains et le monde meurt de son aveuglement. (Jamais les mots ne disent ce qu'ils pensent.)

4 commentaires

  • sweetiejulie

    Je voudrais que tu puisses flotter dans ce bien-être, qu’il n’y ait rien d’autre pour toi à ressentir, parce que tout le reste semble douloureux. Même à distance je n’aime pas que tu souffres. Je ne compare en rien avec ce que je connais des crises de spasmophilie mais c’était étrange cette sensation de laisser le corps tomber sous les tremblements, je m’en allais loin des autres, loin du bruit, je ne voyais que des formes floues, je respirais à peine, on collait un masque sur mon visage, on essayait de me réchauffer et ma tête parfois claquait, ça résonnait et puis le noir, le sommeil, et la vie qui revenait, tout doucement, après des douleurs de contracture… alors tout ça, tout le temps, je ne veux pas imaginer, ça me retourne le coeur. Alors j’ai juste envie que tu flottes, que tu sois bien <3

    • Dame Ambre

      Je ne vis pas ça et je me dis « ouf », c’est étrange parfois comme on préfère garder ce qu’on vit soit et ne pas avoir les souci des autres… peut-être pour rester en terrain connu ?
      Tu en parles au passé, c’est que c’est terminé ?

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