Pensine

Le pompon rouge

herbes dans le soleil couchant Tous les matins, l’heure était fixe. Figée dans une régularité dérangeante, le petit train à vapeur passait le long de la barrière dérisoire et il nous réveillait. Le premier matin, ma mère nous a tous fait lever, il était 7h ou alors 7h30 et nous avons regardé ce train particulier passer sous nos yeux endormis. Il faisait un peu frais et lui faisait beaucoup de bruit, nous avions bouché nos oreilles sur son passage majestueux et puis enfin, il avait disparu avec sa promesse de revenir le lendemain à la même heure. Il me semble que le dimanche fut notre unique jour de silence.

Ce sont les seules vacances dont je me souvienne, mes grands-parents, ma mère et moi, ce tout ensemble dans la même maison. C’était avant que ma mère ne veuille faire la connaissance d’un arbre, j’avais quatre ou alors cinq ans et je tentais de patiner sur des graviers. Quelques photos trainent, de ma mère essayant patins, graviers, équilibre et de ses doigts tout blancs et d’autres tout bleus qu’elle cherche à protéger de la chute. Je réalise que ce sont les dernières photos joyeuses. Le soir je ramassais des fleurs des champs et ma mère avait fait des photos magnifiques de moi, ma robe rouge et un bouquet à la main dans le soleil couchant. Dans ma tête je tourne les pages, je tourne les photos, je nous vois sur ces quelques semaines d’été… Un crabe agonise dans la grande cocotte je le vois depuis les bras de ma mère, le crabe se tient au fond de l’eau bouillante et j’ai peur, l’instant d’avant ma mère tient le crabe entre ses doigts tremblants – la photo ne montre pas le tremblement mais son visage très inquiet rappelle ses mains qui tenaient la pauvre bête qui allait mourir ébouillantée, ses mains qui avaient peur d’être pincées.

Je me souviens de la joie de cet été, de la dernière fois où j’ai porté ma jolie robe rouge – et je disais « Mais si elle me va encore » alors que non, j’avais grandi -, de ma mère épanouie qui nous photographiait, des promenades tous les soirs après le repas dans les herbes sèches et la douce chaleur, des patins qui glissaient mal sur le goudron mais mieux que sur les graviers de la maison, du bonheur d’être avec mes grands-parents…

Je ne sais plus si je l’ai demandé, si mes yeux m’ont trahie ou si quelqu’un me l’a proposé, mais il y avait ce manège, ces enfants dans le manège qui tournait et ce pompon rouge, immense à mon regard de petite, magnifique, qu’ils devaient attraper – et parfois il n’y arrivaient pas et il fallait refaire un tour pour tenter – et dans ma tête c’était clair, je le voulais, je pouvais l’avoir, et ça avait l’air vraiment génial comme jeu. Je suis montée dans le manège, ma mère me photographiant, et j’ai attendu que la dame commence à jouer avec sa corde. Je me souviens parfaitement de l’émotion qui m’étreignait, de ma concentration, de ma volonté. Je me souviens de cette pensée, cette certitude : c’était facile il suffisait d’attendre le bon moment avant de lancer le bras.
J’ai tendu le bras en jaillissant comme un ressort hors de sa boite et je l’ai attrapé au moment où il remontait. Ce pompon rouge si convoité était entre mes doigts, dans mes bras, je l’ai serré de bonheur. La joie qui était en moi n’avait aucune limite. Il y a cette photo un peu en plein vol, on me voit en mouvement attrapant ce pompon et ce sourire encore un peu concentré qui est le mien, mais ce qu’il n’y a pas sur ce papier glacé c’est ce que je ressens, cette réussite qui est en moi, cette sensation d’avoir arrêté le temps, cette émotion particulière de soudain posséder un objet que j’ai arraché à une corde et aux autres enfants. Ce pompon était le mien de mille manières parce qu’il venait d’un acte qui m’appartenait. Personne ne m’avait rien offert, je l’avais fait seule.

Quand le manège s’est arrêté il y a eu cette trahison des adultes.
On m’a demandé de rendre le pompon.

Les adultes n’ont aucune idée de ce qu’il se passe dans le monde des enfants.

L'Ambre des arbres coulent dans les veines des forêts, ils regardent les fées s'activer autour des humains et le monde meurt de son aveuglement. (Jamais les mots ne disent ce qu'ils pensent.)

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *