Le chat aux yeux d’or de Silvana de Mari


 
 
Un silence. C’est un silence qui me parle quand je tombe sur les livres. Tout commence par ce silence, il donne la place aux mots pour me parvenir. C’est qu’ils viennent de loin, ils ont voyagé entre beaucoup de mains et parfois ils sont épuisés de ne pas avoir été entendu, insaisissables – des pensées incomplètes. Il leur faut bien ce silence là pour retrouver la confiance, il leur faut bien ce silence là pour que je les entende. Pour que je les comprenne.

Un livre, je le savoure dès la couverture et celui-là avec sa photo superbe je voulais m’y plonger. Oh parfois elles trompent ses photos, comme là où il n’y a pas de lien entre l’enfant rondouillette de l’histoire et cette petite toute en finesse au regard terrible. C’est pour cela, le silence – si nécessaire. Il y a ces quelques mots qui viennent susurrer : son titre offre tout le voyage, il nous fait entrer un peu, avant même de l’avoir ouvert il parle de mystère. Je les écoute tous, ces secrets qui sortent des livres et cette poésie incroyable sur les couvertures des livres – parfois plus que dans leur intérieur. Le plus petit de mes enfants doit y être sensible lui aussi, il nous disait en partant ce matin qu’il était triste, qu’il voulait vivre là, dans la bibliothèque[1] et moi je voulais bien mais pas celle-ci alors. Les mots là-bas, ils se perdent. Un étage, un autre, une moitié d’escalier et puis une autre, cinq rayons disparates et trois étages différents rien que pour les bandes-dessinées, on s’essouffle. Je ne sais jamais où je dois me rendre lorsque je cherche un titre, il ne faudrait pas que ce soit organisé ils risqueraient d’avoir des lecteurs.

J’ai finalement compris ce matin que dans cette bibliothèque là, il faut fouiller dans toutes les profondeurs, chercher à l’opposé de la logique. Vous cherchez un livre sur l’aquarelle ? Allez donc voir en tricot et elle a raison tout y est : tricot, peinture, couture, carton au milieu de la broderie mais pas de DIY – ils ne connaissent pas le mot, alors les livres… – l’origami non ça c’est en jeunesse, pour les bijoux deux étages les séparent, dans les deux cas on doit descendre puis remonter : en fimo c’est en jeunesse et en pierres avec le tricot. Les pires sont sans doute les noms composés de syllabes. Si le nom français se trouve à M, celui italien se trouve à D, c’est ainsi c’est comme ça mais vous n’auriez pas le titre plutôt ? et je l’avais oublié, les yeux d’or peut-être ou le chat au regard d’or je ne me souviens plus et cela ne l’aide pas, elle n’a rien rien rien . Elle n’a rien la dame-des-livres, comme moi elle se casse les dents sur le vide de leurs rayons Non je ne vois pas, ça s’écrit comme Marie ? et non ça s’écrit sans le e et c’est un peu comme cette histoire de particule qui compte pour rien autant qu’on l’enlève tout de suite Ah mais il n’y a pas de e ! C’est que l’ordinateur ne corrige pas vous savez, j’étais bien ignare je suis désolée, j’ai tendance à croire que tout le monde connait Silvana. Elle a trouvé mais elle est navrée elle n’a pas ce que je cherche, le dernier elfe est sorti et elle n’a rien d’autre – et ce n’est pas comme si j’avais tenté de lui donner le titre, un peu bosselé il est vrai. Car la voilà qui ajoute agacée Je n’ai rien d’autre, enfin il y a Le chat aux yeux d’or mais c’est un roman jeunesse par contre, je saisis de son regard sévère et fermé que je dois lire les livres pour les grands, les sérieux, ceux qui se trouvent sans la particule qui ne compte pas sauf si c’est étranger mais seulement parfois. Un nom à particule, on n’a pas idée, dit-elle dans le silence de ses yeux à elle et elle ne sait pas le nom duquel je suis née ce qui n’est pas plus mal.

Je ne dirai donc plus jamais de mal de ma bibliothèque – ou alors pas tout de suite – ils ont dans leur rayon l’essentiel, avec Silvana de Mari et Christian Bobin.

Il était là ce chat aux yeux d’or, qui m’attendait.
Je suis dans le silence.
Celui des enfants.

Extrait du livre :
[su_quote]« Il n’y aura pas cours aujourd’hui car personne n’a sa tenue de sport le premier jour, ça va de soi. On commence donc la prochaine fois. Ceux qui se présenteront sans le nécessaire auront un avertissement, souvenez-vous en. A propos, le nécessaire comprend… ils prennent des notes ? Bien… un survêtement bleu foncé ou éventuellement noir, un T-shirt à manches courtes, blanc, sans rien d’écrit, de dessiné ou de gribouillé dessus, une paire de chaussettes avec talon renforcé, une paire de chaussures de sport…

Leila a pris son stylo, mais elle le repose sans rien écrire. Elle se dit que si elle avait ces affaires ou les moyens de les acheter, elle ne se baladerait pas attifée comme quelqu’un qui s’est échappé d’un camp de réfugiés ou a volé ses vêtements à un épouvantail. (…) Elle sait déjà qu’elle oubliera ses affaires pendant tout le reste de l’année scolaire. »[/su_quote]

Le chat aux yeux d'or
Le chat aux yeux d’or, Silvana De Mari

 

 
[1] Et pourtant il venait de vivre sa première expérience terrible de tout lecteur de normalement plus de quatre ans : il a pleuré sur un livre.
 

 

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