Le décalage où l’on marche


 

Commencer par l’ailleurs

Je me suis levée avec les yeux encore tournés vers le sommeil et je lui ai souhaité un bon anniversaire. Il a refusé mes mots, il a dit non y’a pas de gâteau c’était si évident que j’en suis restée bête. Les choses sont drôlement carrées, à quatre ans. Je lui avais trouvé ce jeu et le succès a été immédiat – quelle joie, mais quelle joie quand on tombe juste. Il se promène avec son araignée peluche – ma concession à une phobie qui régresse de toute façon – et le kaléidoscope de Blanche –que j’avais moi-même failli acheter avant de trouver le jeu des clous. Il a bien aimé souffler ses bougies, et bien plus tard alors que j’en reparlais il m’a demandé mais en fait c’est encore mon anniversaire ? Ah ce temps qui passe et ne passe pas, que c’est compliqué…

S’emparer de l’ensoleillement

Notes de chevet de Sei Shonagon, illustré par Hokusai

Nous avons marché les mots, les nôtres et ceux des autres – et ceux là valaient leur pesant d’or. Je souhaitais partager le bug que je ressens régulièrement dans ma médiathèque et Blanche adorant ces lieux ne s’est pas fait prier. Après avoir partagé ma perplexité des romans ado en petite enfance – alors que les rayons ado sont au rez-de-chaussée – et de tout ce rangement incroyable qui rend ma tête folle, nous avons voulu emprunter un livre rencontré au hasard d’un rayon que je ne parcours plus faute de temps. Il était là, posé bien en évidence pour être feuilleté.
C’est un bijou.
Avant d’aller plus loin, comprenez ceci : ce livre est un émerveillement. Une splendeur de l’art japonais que j’ai ouvert par hasard, pour la beauté de sa couverture, parce que j’attendais Blanche qui s’attardait sur un autre. J’ai reçu comme un coup au cœur, une fondation en moi a trembler. La délicatesse de l’ouvrage m’a traversée. Ces pages sont reliées à la japonaise, doublées et légères comme ses mots imprimés. Je me suis retrouvée là, précisément en cet instant : une bibliothécaire l’a installé pour qu’il soit vu un jour où moi-même je passais dans ce rayon où je n’allais plus depuis trois ans.

Notes de chevet à été écrit par Sei Shonagon et illustrées par Hokusai. On entre dans ce livre comme dans une citadelle, sa poésie me transporte : l’impression d’avoir trouvé un Maître. Ne serait-ce le prix, que j’ai découvert en rentrant chez moi, il aurait cette importance, cette intimité de vie là, à côté de mon lit. Il me le faut, comprenez bien, il me le faudra, d’une manière ou d’une autre un jour ce livre sera mien.
Hors ce livre, je ne le savais pas –naïve si naïve -, était précieux pour autre chose que ce qu’il contient. La bibliothécaire a tardé à le mettre sur ma carte et nous a secoué d’avertissements brutaux avec un visage fermé et agacé : « Vous devez en prendre soin, c’est important il est fragile et je vérifierai hein quand vous le rapporterez. C’est que dans d’autres bibliothèques il n’est permis que de le consulter sur place, nous on a fait le choix du prêt mais vous devez y faire très attention, je le vérifierai hein, j’ai une alerte sur mon écran il coute très cher ».
Elle a eu du mal à nous le donner, elle jouait à le tendre et le conserver. Tout son corps nous disait à quel point à sa place, il serait resté enfermé dans le magasin – ce qu’elle a précisé d’ailleurs, maintenant que j’y pense.
Je comprends que son travail est de nous signaler la fragilité d’un livre et sa préciosité, il m’a pour autant été très difficile de recevoir autant de négativité et d’agressivité, particulièrement associé à la beauté de ce livre. J’avais cette sensation d’insupportable extrémité contradictoire.
L’art et la manière, toujours, de dire quelque chose… j’y reviendrai encore et encore, je ne peux laisser passer ce qui peut paraître pour d’autres des nuances dont on pourrait se moquer finalement alors que je suis si sensible aux changements de tons, de tonalité surtout. Elle était comme électrique cette dame, autour d’elle il y avait ce quelque chose qui grouillait et auquel je suis épidermique.

Nous sommes reparties, Blanche qui riait et moi qui était consternée. Cela devait être la journée parce que le restaurant que nous avons tenté nous a un peu pris de haut lui aussi : le végétarisme, cette tare. Ah non Le Chef ne fait Pas de SalAades. Mais sinon vous Mangez du PoAsson ? C’était la journée du rire.

Et puis en fin de journée, nous avons bu nos pensées dans une odeur de cigarettes. Ma ville ne connaissant pas le concept de salon de thé, nous nous sommes réchauffées dans un bar où le chocolat chaud avait la taille d’un café – concept. Heureusement que ce que nous avions à démêler de nos pensées était plus important que le décor où nos corps se posaient. Le décalage entre mes attentes et ma ville est un peu grand, elle manque de vie, de paillettes. A ce propos, croiser la prof de cirque dans la rue fut comme un cadeau, un rire partagé. J’ai pu lui offrir regard, sourire et bonjour avec joie. J’ai ce besoin de contrebalancer, je crois, tous ses parents le jeudi soir, qui ignore son bonjour à elle parce que leurs mondes sont si différents, parce que le bohème ne côtoie pas l’écu trébuchant. C’est d’une tristesse affligeante. Se croiser ainsi, avec Blanche arborant un diadème sur le front c’était un clin d’œil un peu. Ou un éclat de rire silencieux.

Nous avons découvert des chemins magnifiques – une petite écluse est apparue à quelques rues du centre, qui m’était inconnue et nous sommes rentrées à la nuit, les yeux dans un ciel embrasé par un soleil disparu derrière la montagne. J’ai beau ne pas être à ma place ici, cette montagne, cette nature me ravit jour après jour.
Blanche est repartie tout à l’heure, nous laissant sa fille pour la semaine et peut-être plus. La maison reste pleine de mouvements malgré son absence, et je sens que le départ de la petite demoiselle nous laissera un peu vide. Je touche du doigt le concept d’une maison pleine d’enfants, et de sa pétillance.

Interlude


 

Elle est jolie cette musique a dit ma filleule, s’arrêtant soudain de jouer. Oh oui elle est belle, elle est grandiose et je ne sais pas comment jouer la première note. J’ai les doigts qui s’écartent tant qu’ils font le grand écart parfait, j’ai des doigts parfaits pour le piano et pour la première fois de ma vie je ne peux pas jouer un écart de notes : mes mains sont très petites. Ses mains que j’aime tant me font défaut sur un accord. C’est le drame.
La sachant très sensible musicalement, je me suis demandé ensuite, lorsqu’un conflit a éclaté, ce qui avait joué dans l’écoute de cette musique qui va chercher la larme cachée. La dernière note terminée, le chagrin était passé.

Les fulgurances en italique

C’est la seconde fois que je me censure sur ce blog et il va falloir que cela cesse. Si ce que j’essaye de dire n’est pas clair, cela viendra de là, de cette impossibilité là. Quitte à me fermer des portes, quitte à en souffrir énormément, je me promets que c’est la dernière fois. Vous excuserez peut-être le lieu qui veut que je sois en sécurité ici, et que si je tente au maximum d’assurer également la votre, je ne peux pas m’y blesser pour vous. Soyez assuré, toujours, de l’amour que je vous porte, connus et inconnus qui me lisez : c’est grâce à vous que je grandis en finesse, dans mes raisonnements comme dans la connaissance que j’ai de moi et de vous. Vous m’êtes chers.

L’illumination vous savez, un claquement entre deux visions. Quelques mots et j’ai compris, j’en ai été choquée. C’est comme une roue crantée qui ne tournait pas et qui soudainement trouve sa place exacte à l’instant précis où elle le devait. La perfection. Douloureuse. J’ai mis le doigt sur l’incapacité, sur ce décalage ressenti. C’est d’une simplicité enfantine, ce fonctionnement, cette roue crantée, ces mots qui se placent à côté de la phrase, de la pensée, de la vie.
Je voudrais reprendre contact avec chaque personne et lui dire je suis désolée. Et surtout c’est comme ça que je suis et vraiment j’en suis désolée.
Je sais l’exacte route où je dévie, je l’ai vue, je l’ai touchée. Savoir que je n’y peux rien est un désespoir supplémentaire, comment je te rencontre, toi, dis-moi ? Comment on fait ? Je sais que ma sociabilité n’a jamais été immense, et je suis en train d’intégrer pourquoi, je suis en train de visualiser à quel moment ça vrille alors que l’autre est formidable et inatteignable.
C’est douloureux.
La pire compréhension de ma vie.
Elle me soulage paradoxalement d’une responsabilité, d’une culpabilité qui n’avait pas de fond et me détruisait depuis mon enfance.
 

J’offre toute ma différence et avec nos pierres, nous construirons des amitiés nouvelles et bouleversantes.

 
 

Dame Ambre

L'Ambre des arbres coulent dans les veines des forêts, ils regardent les fées s'activer autour des humains et le monde meurt de son aveuglement.

(Jamais les mots ne disent ce qu'ils pensent.)

D'autres mots d'hier et d'avant avant-hier

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