Pensine

Se réunir est un geste lent

 

Je change de lunettes. Elles datent un peu, mes rouges transparentes rectangulaires. Je n’arrivais pas à les supporter, elles pesaient de tout leur poids sur mon nez. Elles ont toujours ce poids, cette présence trop grande pour moi. J’essaye de m’habituer et quand c’est trop douloureux je remets les autres, les violettes très fines en titane. Je change de vue, je change de regard, je change de visage. Je joue à être moi mais une autre. A ne plus être aveugle, sans doute.

Je me découvre patiente. Sans tension. Je respire et avec moi la famille a gagné en légèreté. Je vois Prince monter en pression et je n’ai plus en moi cette faille qui se comble de colère à le voir crier dans la pièce. D’ailleurs, il crie moins. Il pleure. Il lâche les tensions, lui aussi – ils ont eu peur mes enfants, ils ont eu peur ; je les ai terrifiés. Nous en sommes tous là, nous lâchons. Les cris sont tombés quelque part entre mes larmes et mes hurlements de souffrance. Il y a en moi un grand silence, ou sans doute juste un autre son, une autre musique mais je ne l’entends pas vraiment encore. J’en suis à ce silence, la colère qui m’habitait me creusait de sons insupportables et stridents, je portais mes bagages en permanence jusque dans notre lit, tout crissait sans que jamais je ne tienne ce fil de compréhension. J’avais déjà tant travaillé, que pouvait-il donc rester ?
Il restait tout. Il restait ses mains, il restait ses mots, il restait ses regards. Il restait tout ce que j’ai accepté parce que je n’existais pas, parce que je voulais mourir, parce que je ne valais rien.

Parfois me traverse des mots d’une grande violence, j’ai forcément inventé, ça ne peut pas être arrivé. Je m’accroche aux changements dans la maison, à ma sexualité retrouvée, la liberté qui nous vient à tous, le soulagement en moi. Je ne saurais pas je crois, dire ce que nous traversons, le souffle qui nous porte, le calme qui est le mien…

Je suis née au monde.

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La vie c’est tous ces nœuds desquels s’extirper
 

Je n’ai pas dormi, le premier soir d’après tempête – mercredi. Dans ma tête, toutes les voix parlaient en même temps, tous les chemins s’empruntaient, tous ses regards retombaient sur moi, toutes les négations de mon être me submergeaient. Dans ma tête hurlaient tous les gestes de chacune des nuits. J’ai remis chaque petite chose isolée dans un ensemble plus vaste de six années. Il m’a refusé la photo alors j’en faisais juste un peu et il faisait la gueule, je ne pouvais pas ne pas en faire du tout, je ne pouvais pas, je débutais, je découvrais, j’appuyais et il s’enfermait dans le silence ou il disait qu’il voulait être pris lui, en photo. Il refusait mes épuisements qui devenaient des malaises, lors de nos rares promenades où j’arrivais à le trainer, il attendait avec un sourire en coin, que j’arrête de faire mon cinéma et que je me lève, après tout c’était moi qui avait demandé à sortir. Il ne croyait pas dans mes douleurs, j’inventais. Il n’aimait pas mes coups de fils avec Blanche, il disait que je parlais plus avec elle qu’avec lui, et comme je continuais il faisait la gueule. Il était impossible de l’arrêter quand il voulait du sexe, je n’ai jamais réussi, même pas quand… et puis je pleurais, je pleurais, je pleurais je n’avais rien d’autre à faire que pleurer et il me tournait le dos. Je pleurais dans son dos et je me sentais minable.
Il y a des choses que je tairais ici. Parce que non, il n’est pas possible de les transcrire. Ou si je peux, je l’écrirai ailleurs. Je ne peux pas rendre compte de ce qui n’avait pas de sens.
J’étais juste trop abimée pour lui résister, trop abimée pour déceler que ce n’était pas normal. Tout le monde vivait forcément ça. Alors je me dissolvais dans la normalité.

Il était intelligent, cultivé, gentil, beau, sportif, les yeux verts. Je ne pouvais pas trouver mieux, c’était déjà incroyable qu’il soit tombé amoureux de moi. Il ne voulait pas d’enfant et moi j’en crevais, et quand il m’a comprise sur le départ –avant moi – il m’a dit « faisons un enfant » et je me suis retrouvée dans l’incapacité d’arrêter ma pilule. Je regardais cette chambre où j’avais entassé sans y croire des meubles pour le bébé et des petits vêtements qu’on m’avait offert, je regardais depuis le pas de la porte cette chambre en attente et je n’arrivais pas à entrer, je ne pouvais pas lui donner une réalité – et je bénis cette sauvegarde là que j’ai eue, de ne jamais y coucher un bébé.

Alors mercredi, quand je me suis faite harceler, c’est tout cela que je me suis pris. L’émotion de ce tout. C’est sans doute le plus vieux bruit du monde. La vague. Qui déferle. La force de la vague, l’explosion dans la tête et les morceaux de toute l’identité, de tout ce qui fait soi ; elle est à l’origine de la folie, celle qui pousse par les fenêtres les âmes sombrant dans le corps même de la terre. Je voulais sombrer pour que le son cesse, je voulais sombrer pour arrêter de hurler, je voulais sombrer jusqu’à en crever, c’était des cris qui cherchaient du sens et j’avais besoin de quelqu’un pour ne pas y rester. Parce qu’au milieu, ce désir de vivre. Brutal et insensé.
Merci Mouna, de tout mon cœur, pour ton écoute.. de ma crise ^^’

Je pense que d’une manière générale, je n’emprunte pas les chemins les plus simples. Mais je les parcours entièrement même si je ne sais pas comment, pourquoi, en quel temps, même si je ne sais pas pourquoi l’écriture m’ouvre les portes cachées en moi, même si je ne sais pas pourquoi je vais si bien là tout de suite, même si c’est entre-coupé d’angoisses, même si je ne sais pas pourquoi j’ai eu cette extrême lenteur à démêler, même si je ne sais pas pourquoi les souvenirs s’oublient, même si je ne sais pas pourquoi là maintenant, même si je ne suis plus certaine de savoir qui je suis puisque je n’étais pas entière et que je viens de me réunir.

J’ai des bleus sur ma cuisse, j’ai fait un malaise, j’ai eu des courbatures, et il me reste quelques crises d’angoisse et un bouton de fièvre.
Quelques traces, pour effacer les autres.
Je vais mieux. Je vais bien. J’essaye cet autre rythme, cette autre vie, cette autre sensualité.
Je me relève.

Ce silence est extraordinaire.

Le secret tient à un fil. Le secret est un funambule qui passe sans voir les deux versants du vide. Il n’a pas de balancier. Il porte un sablier, et avance, et se livre tout entier à l’épanchement aride. En lui et hors de lui, la limpidité du désert. Il a dépouillé les contraires, dénoué les frontières, enchaîné les ruptures. L’impermanent et le perpétuel s’épousent. »
André Velter, L’Arbre Seul, « Victoire sans victoire »

 

L'Ambre des arbres coulent dans les veines des forêts, ils regardent les fées s'activer autour des humains et le monde meurt de son aveuglement. (Jamais les mots ne disent ce qu'ils pensent.)

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