Il suffit d'un mot

Ce temps anniversaire qui n’était que pour moi

 


 
 

Je me suis figée sur les mots de mon beau-frère, une explosion dans Paris et mon mari qui n’était pas avec moi à ce moment là précis, qui était où, que je ne joignais pas, et cette incertitude d’une minute peut-être où j’étais si froide si nette si glacée et pourtant tellement connectée. Je ne sais pas m’affoler sur l’angoisse des autres, je pourrais prendre en main l’effondrement d’un building, efficace parce que je ne sais faire que cela en situation de drame. C’est toujours plus tard, que je m’effondre. Là, il n’y avait pas matière à s’effondrer, une fuite de gaz était à l’origine de ce qui me rappelait soudainement les attentats, ce n’était qu’une minute et je lui parlais. Paris que j’aime tant, où je suis née, Paris ville si magnifique.. Paris inquiétante parfois. Blanche habitant à trois pas du Stade, je n’ai pu m’empêcher d’y penser quand je suis passée à proximité. Une tristesse intense sur ce monde fou. J’aurais aimé avoir oublié.
 

le silence entre les notes1

 

J’ai attrapé ce froid coincé dans une fenêtre, dans son ouverture improbable en pleine nuit. J’ai retrouvé ce même froid coincé dans mes chaussures trempées, toute une journée coincé il s’est agrippé très fort et moi je n’ai pas pu résister. Ce froid, je l’ai gardé. Durant deux jours et demi je lui ai laissé la place, en râlant tout de même un peu sur le brouillard très épais qu’il me laissait dans la tête, la voix enraillée et le nez qui coulait. J’ai commencé à vraiment mal le prendre lorsque je me suis aperçue qu’il m’avait volé mon gout et mon odorat : nous n’étions plus amis, ce n’était pas envisageable. Moi le lendemain, je devrais fêter mon anniversaire et le partager avec vingt mouchoirs et je voulais bien l’accepter si cela ne me gâchait rien. J’avais quatorze heures devant moi et un maximum de volonté. A la pharmacie, il n’y avait plus mon mélange d’huiles essentielles qui fouettent les microbes alors j’ai dû improviser. Je me suis assommée avec d’autres huiles essentielles en boules qui se calaient sous la langue, un baume du tigre pour mes poumons, l’eucalyptus sur un mouchoir et un doliprane trois fois dans la journée. A une heure du matin, je ne respirais plus : il me restait l’apnée, l’encombrée, celle par une gorge gonflée et douloureuse qui tentait de filtrer de l’air malgré tout, il restait l’énergie de Blanche.

J’ai ouvert les yeux sur le dimanche, sur le soleil qui filtrait pour la première fois depuis oh, des mois non ? J’ai ouvert les yeux sur ma respiration, l’oxygène était passé toute la nuit en moi sans aucune difficulté, j’ai ouvert les yeux et Hibou m’a dit « bonaninersere », j’ai ouvert les yeux et dans cette luminosité incroyable j’ai senti quelle journée magnifique ce serait. Ce soleil, mais ce soleil… c’était comme respirer pour la première fois, comme regarder le monde et le voir illuminer sous toutes ces facettes, c’était un parfum de printemps de fleurs de rires – gout et odorat était partiellement revenus. Un soleil et je déplace des montagnes.

Ce dimanche, Blanche m’a kidnappée. Nous avons marché parlé écouté, les mots les oiseaux les pensées, nous avons déambulé au milieu des tissus du marché et d’une boutique merveilleuse de trésors mais tenue par un vendeur pénible sans empathie aucune, j’y ai acheté de belles petites choses pour les enfants et le petit bébé que j’allais voir le lendemain – un mois de vie déjà ce petit être. Cet homme nous a fait perdre trente minutes de vie irrattrapable, j’aurais souhaité savoir l’arrêter. J’apprendrai je suppose, un jour, à faire taire les gens, j’apprendrai peut-être à les faire taire avant de tacler leur propre enfant, avant qu’ils n’atteignent ma limite. Quand nous avons réussi à nous enfuir – c’est à dire lorsqu’il a arrêté de parler avec la cliente qui attendait derrière nous, nous nous sommes assises au soleil, à une terrasse, avec une salade de chèvre chaud et une glace – avec chantilly et chocolat chaud, c’est le bonheur des papilles. Pour nous protéger, nous portions respectivement sur la tête la capuche de lutin de nos vestes et je suis certaine que nous étions magnifiques mais aucune photo pour immortaliser la chose.

Blanche m’a fait découvrir le hammamn – à moi, la fille non adepte des émotions fortes concernant mon corps. Ma première respiration dans le lieu m’a paru brutale, l’humidité lourde et soudaine me privant d’air, fermant dans mes poumons toujours malades même s’ils ne se signalaient plus, tout ce qui faisait ma joie de respirer jusque là. Un manque de transition, c’était cela la brutalité, ce manque de douceur d’un passage à l’autre. Je ne m’attendais pas à me retrouver privée d’un air sec sur lequel je m’appuyais jusque là, c’était cela finalement la violence : je ne savais pas. J’ai mis du temps à m’habituer, je me suis énervée sur le fermoir de mon pendentif et le maillot de bain fut libérateur même si sincèrement j’aurais beaucoup donné pour trouver une fenêtre. Et puis la douche tiède a apaisé quelque chose en moi, le lieu me devenait accessible, apaisant. Le bain glacé ne m’était pas permis – je comptais repartir en marchant – Blanche s’est donc tout naturellement tournée vers une porte. Cette porte, je vous conseille de la laisser fermer : les vapeurs de l’enfer en sortent et vous attrapent à vous en cacher la porte de sortie, vraiment je ne vous recommande pas. Exactement, elle a ouvert la porte, la vapeur m’a foncé dessus, je lui ai fait refermer la porte ; une expérience d’une grande richesse dont je tire bien des enseignements dont il ne faut retenir, pour vous, que celui-ci : se méfier de Blanche – coucou ma Dame, un baiser doux pour toi. Un peu désespérée mon amie. Elle a ignoré avec raison et sans même me la proposer, la salle des massages et a ouvert la dernière porte, celle des enfers secs et arides. Je suis rentrée et le désert le soleil du désert m’a asséchée en un quart de seconde en me brûlant la peau, je crois que j’ai un peu paniqué, je suis ressortie et je me suis assise avant de tomber. Et ce qui est magnifique avec Blanche, c’est notre capacité à toutes les deux à débriefer, parler, dénouer. J’ai réalisé que ce dont j’avais absolument besoin à l’intérieur du sauna, c’était de boire en même temps. Elle est allée me chercher un verre d’eau, et nous avons rouvert la porte. Cette fois, je savais exactement à quoi m’attendre et j’ai pu rester, je me suis hydratée pendant que mon corps perlait, j’ai ressenti l’intense chaleur et ses effets sur mes muscles et mes os, je me réchauffais de l’intérieur. Au bout de sans doute cinq minutes ou en tout cas d’un temps suffisant pour rendre le verre brûlant et intouchable, j’ai commencé à ressentir des picotements dans les doigts et à me sentir pas tellement bien alors nous sommes sorties prendre une douche puis boire un thé à la menthe, allongées sur des coussins dans une atmosphère feutrée, tiède, assombrie. J’imaginais dans les ombres les temps plus anciens, j’imaginais il y a trente-neuf toutes ces autres femmes, je voyais sans peine les films tournés dans ces lieux, je voyais une époque de patte d’eph et talons compensés, tout autour de moi renvoyait une autre époque d’autres vies un autre temps, c’était relaxant de voir ces tonalités qui se bousculaient doucement, se superposaient. Cela faisait bien longtemps que je n’avais pas senti deux époques l’une sur l’autre me parler ainsi.
Je sentais sous mes doigts une douceur inhabituelle, incroyable, je la sens toujours. Le sauna a fait tomber toutes mes peaux mortes, il ne reste sur mon corps qu’une douceur infinie dont je ne me lasse pas. Mes doigts se caressent les uns les autres et je savoure le silence qu’ils disent, qu’ils donnent, qu’ils offrent, ma peau murmure quand je la frôle. Je n’en reconnais plus les contours, c’est moi en plus doux, c’est moi sans l’être, c’est s’effacer et renaître, c’est une sensation extraordinaire. Merci Blanche, pour cette expérience si étonnante.

Nous nous sommes envolées de là pour un salon de thé – oui, on peut vouloir un autre thé encore après avoir bu un thé à la menthe, le monde ne se satisfait que des thés qui peuvent s’y boire – et j’aurais même pu y manger une crêpe seulement mon cher et tendre mari avait prévu une pâtisserie et nous allions devoir rentrer. Mon temps avec Blanche prenait fin pour commencer avec mon amoureux, et est-ce que vous l’avez vu ? J’ai eu une journée entière pour moi, juste pour moi, sans enfants sans cris sans demandes, une journée où je me suis détendue, où tout n’existait que pour m’être doux.
 
 


 

[C’était le lundi, ça n’a rien à faire là au milieu de mon dimanche mais je l’ai écrit alors je le laisse là]
Avant c’était les sardines dans des boites. On remplit les bus maintenant, on remplit et on recrache dans la ville lors d’un arrêt improvisé pour cause de travaux, on recrache tous ces gens et ils râlent d’être recrachés là sur un trottoir sous la pluie légère qui mouille à peine, on est rempli et recraché, on prolonge les pas on foule les pavés on se fait dépasser par tous ces gens pressés. Marcher sans rien en voir parce qu’en moi, ce soleil d’être là aux côtés de mon amie. Je me demande parfois, qu’est-ce que je fais de la vie ?

J’ai fêté mes trente-neuf ans et c’est la première fois que je réalise que je suis si proche des quarante – c’est que jusque là j’avais un chiffre en trois, jusque là j’étais dans la trentaine, cette fois je m’approche de mes cheveux blancs d’une autre manière, je crois que cette fois je m’en approche en grandissant et que je ne trouve pas encore, les mots parfaits ; ce n’est qu’une respiration, un silence et un pas en avant -, si proche d’être adulte et de basculer dans un autre temps, si proche de vivre peut-être. Cette date m’a servi de prétexte à bien des petits achats, pour les enfants, pour moi, pour la maison, pour la joie les couleurs les rires. Je suis au sein d’une volonté certaine de changer cet horizon et bouleverser mon quotidien, il me faut de tout ces petits riens qui changent une journée. Alors je me suis achetée un magnifique livre de coloriage dont je m’attarderai à refaire les dessins, ce qui me prendra des heures de travail, je serai dans la répétition le lien la phrase qui raconteront mes impossibilités à choisir, je n’aurai pas assez de toute une vie pour dessiner, coudre, marcher, voyager, écrire et je voudrais déjà marchander, demander du temps en plus dans ma vie ici j’ai trop à faire j’ai trop à dire et jamais non jamais cela ne suffira.

Nous sommes passées à côté de l’essentiel, sans dénouer les nœuds qui nous font tomber. Ce séjour fut pourtant d’une grande richesse et nous veillions les heures qui s’avançaient trop loin dans la nuit. Nous les prenions une par une et dans chacune des minutes nous posions des mots, des silences et des thés. Elles n’ont pas suffi. Ne suffiront sans doute, jamais. Je ne me suis pas déposée et elle non plus, je ne me suis pas entendue dans toutes mes ramifications, je suis passée à côté comme si nous avions tout le temps du monde pour veiller l’une sur l’autre. Nous nous sommes séparées et ne le voulions pas, nous n’y étions pas encore, nous avions échappé au réel de ce temps qui passe et fait revenir les départs comme si nous pouvions poser là le point final de ce séjour. Nous ne le pouvions pas.

Cet anniversaire-là m’a montré le chemin de tous les autres, ce que je souhaite avant tout, c’est une journée dans l’année comme celle-ci, avec des expériences étonnantes et des gâteaux pas forcément délicieux, des repas au restaurant et des salons de thé, un temps avec mon amie un temps avec mon amoureux, une journée de soleil et des sourires des rires des mots. Une journée où je suis au centre de moi-même.

Merci.
 
 
 

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