Ce côté de demain où je ne suis pas


 
 
branches rose

 
Je crée dans le soir, dans la nuit, dans les quelques heures du matin, je crée avec du tissu ce qui devient un objet utile et attendu, c’est étonnant ces créations qui prennent forme, ces bouts de rien qui deviennent. C’est une vie débutante et balbutiante où je laisse une trace de moi chez les autres. Je crée à la machine ce que je n’aurai plus qu’à terminer à la main, pour emporter pour ce we un peu de travail pour mes mains qui n’auront plus rien à faire là-bas – je crains l’inactivité qui déclenchera la crise, je la crains déjà dans la voiture et ces quatre heures de route où mes mains diront toute la difficulté de tenir et d’exister. J’ai peur de manquer je crois bien, j’emporte liseuse – vingt-huit livres -, couture, carnet comme si je m’absentais des semaines.
Je crée dans les mots une continuité de moi dans ce qui me traverse, je suis étonnée de ce que j’ai sorti hier et je me demande ce qu’il en sera retenu en face, si l’abandon sera possible, je réalise toute la force que j’y mets et qui ne pourra jamais resservir ailleurs, est-ce raisonnable. Je m’interroge sur ce qu’on laisse derrière soi, les œuvres ressentis regards et poussière, je m’interroge sur ce départ de deux jours où je vais laisser une maison salie de terre et tout un désordre savamment orchestré par les enfants et le sentiment insupportable m’a fait passer l’aspirateur dans toute la maison avec mon pied qui se pose si mal et le coccyx criant à l’injustice – je suis d’accord avec lui.
Je crée mais toujours pas là-bas, j’accompagne le silence du lieu et ne sais pas le moins du monde écrire à la suite de cette photo, de cette main, de ses fleurs, j’en sens un tiraillement qui ne vient pas, sans doute parce que j’ai trop en moi de tout le reste. LeChat qui me disait et demain tu écriras quoi, après, quand est-ce que tu écriras un roman pour toi, qui vienne de toi ? et déjà je me disais je suis dans l’instant, là, présent et ne peux pas penser au reste, je n’y suis pas dans ce demain éloigné, je n’y suis pas. Je ne sais pas même si j’arriverai au bout de cet abécédaire, de ce que j’ai à dire, de ce que j’ai à taire, de qui ne se dira pas, de ce que je dirai trop. Quatre mois, je n’aurai pas le temps, je suis si lente dans l’écriture.
Je crée je respire je me shoote à l’huile essentielle d’orange douce – cette odeur me rend folle de bonheur vraiment -, je crois être bien préparée, pas au voyage mais au séjour. Le voyage lui me rendra à moi, introspection systématique et profonde que la route me renvoie.
Je crée en pleine lecture de ce texte, la littérature à corps perdu, je le trouve superbement écrit :

Comme si la littérature était l’antichambre d’un corps dérobé. Comme si la littérature avait la vocation du corps, en était l’incessant et infatigable vocatif : comme si elle ne désignait jamais le corps qu’en creux, comme si elle était son attente, comme si elle en était l’espoir infini. (…)Laurent Mauvignier offre autant de romans dont les protagonistes vivent dans une douleur indirecte libre, une douleur dont la puissance meurtrie erre dans le langage, une douleur unanime dont le langage se fait le symptôme mais dont ils ne savent à la vérité que dire. Comme si le langage n’était plus la clef de leur parole à dire, une douleur de trouble dont la question est le corps et le langage n’est pas la réponse.