Pensine

Quand on meurt que reste-t-il

 


 
 
fleur iris bleu

 
Tous ces combats dans le même temps, sans doute est-ce trop. Il me faudrait choisir l’aiguille ou les mots, il me faudrait choisir et en vérité je choisis tout et j’y reste écrasée. Qui le savait que cela serait trop. A part moi. Le trop ce sont ces petits êtres qui grouillent et prennent tout, qui me harcèlent d’un mot que l’on croit doux et qui vampirise jusqu’à la moelle tout existence en dehors de leur sphère normalement égoïste, qui me balancent du maman juste pour un verre d’eau qu’ils peuvent se servir eux-même, c’est ce trop là, mon corps écrasé d’une chute d’un immeuble de quinze étages et y survivre encore, on ne sait comment. Je suis fatiguée. Lourde de toute cette fatigue, une vieille si vieille fatigue de trente-neuf années sans repos de rien. Je cherche d’autres souvenirs dans ce que me renvoie ce miroir trop pénible d’être sérieux. Vrai. Il dit ma fatigue sans fard, il parle de dormir sans repos, il réfléchit les cernes qui ne partiront jamais et il tait tout le reste qui ne se voit pas parce que la pluie ne tombe pas sous les yeux ; il n’y a pas de nuages dans une salle de bain.

J’ouvre une page internet, je reste devant. L’angoisse de la page blanche c’est cela, cet oubli de ce que je venais y chercher. La fatigue que je trouve à sa place.

Je n’ai eu le temps de lire aucune ligne d’aucun de mes vingt-huit livres en attente sur la liseuse, j’ai cousu la moitié de ce que j’avais préparé et j’ai fait un énorme effort social pendant deux jours. Elle est là, entre les articulations de mes pensées et de mes os, cette fatigue, elle se tient dans cet effort social. C’était chouette pourtant, un bon séjour.

Une première fois, elle m’a écoutée dire une douleur. Une vague déferlante dans les cervicales. Et si j’ai tu sa provenance – un lit impossible où l’on ne peut dormir –, j’ai pu dire que j’avais mal et une première fois c’était une première fois elle m’a regardé dans les yeux sans sourire, elle m’a entendue. Elle a entendu les autres, aussi. Elle était ancrée là dans les siennes, nous nous entendions l’une et l’autre, c’était étonnant de clarté. Je ne sais plus comment nous avons parlé de mes deux longs arrêts maladie du temps où je travaillais, de ces genoux qui flanchaient, s’étaient fissurés d’être restée à appuyés au sol trop longtemps, s’étaient foulés et tendinités et déchirés de trop en faire, et je sais, je sais dans son regard qui réfléchissait et reliait, que c’était directement lié aux propos méchants et désagréables de sa fille l’année dernière, elle m’a dit « je me souviens exact » et nous en sommes restées là. Nous avions dit, c’était l’essentiel. Avec nos douleurs qui nous rendaient bancales et l’excitation intense des enfants – ceux à l’intérieur des adultes -, elle me montrait notre terrain, délimitait, se fâchait avec mon beau-père qui voulait en donner encore et encore et elle elle voulait juste garder les deux escaliers des deux côtés qu’elle a fait elle-même, des escaliers en pierre qu’elle a monté, les siens propres si importants. Si nous n’avions pas nous aussi insisté pour qu’elle les garde ils seraient à nous tant il voulait agrandir notre espace, tant c’était plus important pour lui que quelques marches. L’équilibre ne se faisait pas, il avait besoin de donner plus comme si ce n’était pas suffisant d’offrir, déjà, 300 m² de son terrain à son fils auquel on peut rajouter l’accès aux 2000 autres mètres carrés de jardin, de mare, de piscine et d’espace arboré. C’est un cadeau immense.

Nous sommes arrivés chez eux à la nuit, à l’heure où le monde est le plus souvent endormi, il était pratiquement une heure du matin et nous n’en pouvions plus. Sur la route, nous avions croisé un faon, une chouette, une fouine, deux chats, un lapin et un animal non identifié, sur la route nous avions croisé une montagne détachée. Elle trônait en plein milieu, cette nature rocheuse qui ne s’embarrasse pas des humains et encore moins des voitures qui peuvent s’y accidenter. LeChat a fait un écart, davantage par peur que par réel danger, parce que lui était de l’autre coté de la bande blanche, il serait pour ceux qui viendraient en face juste à la sortie de leur virage. Le temps que l’information fasse son chemin dans notre tête et que nous trouvions où faire demi-tour, largement cinq cent mètres étaient passés. Dans la nuit, en attente de ce que nous savions être proche, les phares pour seule lumière et roulant à trente à l’heure, nous avons été malgré tout surpris au détour du virage par la masse tombée sur la route : nous avons bien failli ne pas pouvoir nous arrêter à temps et cette information là nous a fait un choc. En pleine nuit, dans le virage et en urgence, LeChat a déplacé tous les gros blocs de roches et quelques pierres pointues et encombrantes, quelques secondes et il remontait en voiture, inquiet que n’arrive quelqu’un. Dans le fossé trainaient de bien plus gros rochers, stoppés heureusement par leur poids. Nous avons de nouveau fait demi-tour afin de repartir dans le bon sens et deux minutes passaient quand nous avons vu une voiture nous croiser. Elle ne roulait pas vite et pourtant elle se serait pris de plein fouet un morceau de montagne dans un virage. J’avais une pensée émue pour cette voiture du 48 qui n’aurait eu que des dégâts matériels mais que nous lui avions évité, certainement. C’est de ces choses toutes petites que je suis heureuse de pouvoir faire, ces instants qui changent des trajectoires parce qu’on a déplacé de la roche.

Un instant bascule sur un gravier. Une route tourmentée d’éclats de montagne. Je suis sur cette route en permanence, je me prends tous les cailloux et je garde les gros rochers pour les jours de fatigue intense, je tourne le dos aux miroir mouchetés de pluie, je bouscule mes choix je les regrette je les continue je les aime et je les hais, je postule pour un atelier d’écriture sans savoir comment j’y articulerai l’oxygène / ma peur de l’inconnu comme des mots / la fatigue de l’acte d’écrire d’écouter d’être là, j’allonge des journées qui ne se savaient pas élastiques et qui ne le sont pas, je couds et fais une pause aujourd’hui parce que mes doigts et du coup j’écris j’écris je noie cet espace de ce qui me traverse de peurs et d’envies, dans mon corps tout ce tempo cette danse qui ne peut sortir j’accompagne dans de minuscules mouvements une joie bien plus grande qui ne peut s’exprimer pour survivre à la semaine que je m’impose a-t-on inventé plus belle chose que la musique, je me parfume à l’orange douce comme si je pouvais y sauver ma vie, je me ramasse d’un léger malaise ce n’est que la fatigue, je lis La supplication ce ne sont que quelques mots et déjà je suis transpercée – j’avais neuf ans j’en ai un souvenir incertain et flou, un souvenir plus éloigné de la date réelle – je ne peux que vous dire « lisez-le », je vais écrire forcément je vais écrire et surpasser mes résistances je vais être fière de moi un jour, je reçois un tissu avec un mot indélicat « attention aux couleurs » et je l’espère pas pour moi, j’ai des patins offerts pour mon anniversaire que j’ai peur de mettre aux pieds qui me terrifient de douleurs futures et que je suis heureuse d’avoir qui me rappellent mon enfance à glisser glisser glisser sur mes bleus et sur le parking de la résidence d’où j’étais surveillée par deux cent yeux cent personnes, j’ai racheté du tissu comme si j’en manquais du jaune du gris du jaune et rose – du rose, tout arrive – et pourtant il manque encore et encore est-ce que je dois arrêter est-ce que cela se vendra est-ce que c’est possible d’exister sur tous les fronts est-ce qu’il est possible d’être vivante emmurée dans mon corps est-ce que je peux refuser la déchirure dans la main dans le pied, et le besoin que j’aurais de partir marcher une heure deux heures une journée cette vie que je bouscule et ce corps qui peine refuse accepte bon gré mal gré aux prix de, ce glissé de patin qui m’entraine au bout de l’impasse et épuise tous mes muscles ça sera cher payé ce soir – et le coccyx qui hurle maintenant – et demain ça sera ce que ce sera je ne veux que vivre sans demander l’avis de mon corps j’en accepte les retombées, ne pas être raisonnable jamais surtout jamais.

Parce que sinon, lorsque ma vie sera terminée ici, j’aurai fait quoi ?

 

 

L'Ambre des arbres coulent dans les veines des forêts, ils regardent les fées s'activer autour des humains et le monde meurt de son aveuglement. (Jamais les mots ne disent ce qu'ils pensent.)

8 commentaires

  • Hervé

    J’ai vu une faute de frappe ^^

    Blague a part ta façon d’écrire petit a petit fait son chemin en moi alors qu’au départ je considerais tes billets comme une poule qui aurait trouvé un couteau et prend conscience de ses limites.
    Ton style me rappelle un peu celui de Olivier Adam dans « les lisières ».Tu transcris comme un fil de pensée qui ne s’interrompt jamais alors qu’on aimerait parfois que ca s’arrête.

    • Dame Ambre

      Sauf s’il y en a une autre et que ce n’est pas la même, je l’ai vue et corrigée ! Merci de me l’avoir dit 😀 J’aime bien les traquer 😛

      D’un côté je crois lire un compliment (Olivier Adam, tout de même ! une sacré comparaison), de l’autre j’entends « on aimerait parfois que ca s’arrête » et je me demande lequel des deux je dois conserver ^^’
      Merci de tes mots, j’ai ri et je suis touchée 🙂

  • Hervé

    Bien sur je voulais dire que parfois on aimerait que son fil de pensées se relache, qu’on lui donne un peu de mou, quand il est trop tendu comme on le devine chez toi , et pas du tout que tu écourtes tes billets.

    bon je n’ai aucune légitimité a comparer qui que ce soit, hein , c’est juste un ressenti.

    Il y en a une autre 😛
    enfin elle y est toujours ^^

  • Marie Kléber

    Il reste ce que l’on crée sans toujours s’en rendre compte, ce que l’on partage sans y prendre garde.
    Je ressens comme de la mélancolie dans tes mots, entre les lignes, mélancolie que l’on souhaiterait pouvoir apaiser…

    • Dame Ambre

      Je suis tout à la fois mélancolique (mais pas tant 🙂 ) et heureuse tout le temps et triste parfois et tant de choses, tant d’émotions me traversent en fait 🙂 J’écris le plus souvent, surtout en ce moment, à un moment de la journée où je suis épuisée et cela doit se sentir malgré moi..

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