Atelier d’écriture de Bruno Tessarech, 2/4

Stage Chambery
Oui, je suis sur la photo ^^

La matinée passée et le temps du repas arrivant, Bruno Tessarech nous a donné une consigne pour l’atelier de l’après-midi : repérer une personne, une situation. La retenir et la lui raconter.

Nous avons mangé dans un restaurant ignorant le végétarisme – encore une occasion de se faire remarquer – et durant le repas j’ai découvert que Pratchett pouvait être un auteur complètement inconnu, j’aurais pensé que sur dix personnes l’une d’elle aurait su de qui je parlais – statistiquement, cela se tenait. Encore plus improbable, j’ai rencontré une maman dont les points communs étaient somme toute, hallucinant : maladie, ville où nous avons habité, IEF, nous n’avons pas manqué de sujets de discussion.

Je conservais en tête la consigne donnée, et c’est sans conviction aucune que j’ai retenu cette petite scène au restaurant, au moment où nous sommes entrés : la serveuse faisait des erreurs sur l’ordinateur et en était gênée (son premier jour ?), sa patronne essayait de garder son calme. Je n’avais rien d’autre à proposer, j’avais enregistré nombre de situations, de personnes, et rien jamais ne trouvait grâce à mes yeux et j’ai conservé cette scène par défaut.
Sans surprise, il nous a demandé d’en écrire un passage avec. Il nous a fait choisir une page entre 11 et 143 du roman que nous pourrions écrire – 11 pour le nombre de participants (il en manquait un) et 13 pour le nombre total dans la pièce ; il a donc demandé 11*13 ça fait combien ? et nous avons tous flottés entre les chiffres, sombrement paniqués et ma tête s’est vidée vidée vidée je me répétais je suis nulle en maths, Dorothée a sorti sa calculette, cela faisait 143 et dans ma tête les chiffres se sont mis à respirer et je me suis dit, évidemment 143 puisque 10*13=130+13=143 et je me suis sentie très très bête d’avoir si peur des chiffres quand ils sont si simples. Vous pouvez respirer la phrase était longue – et donc j’ai choisi le chiffre 15. Quinzième page de mon roman, je devais écrire la quinzième page d’un roman pas encore né et qui ne savait même pas qu’il allait exister quelques heures avant.

Même pas peur.

Pas peur, mais la page blanche. Comme le matin, une page sans maquillage, sans rien, pas de musique pour écrire mais cette fois j’avais compris, j’ai pris directement mon ordinateur, j’ai respiré j’ai pris un mot dans mon bloc-note j’ai commencé à écrire parce que j’écris comme ça, un mot et je pars en arborescence tout s’ouvre en moi, j’ai peiné de nouveau mon regard a accroché un autre mot j’ai écrit – la dernière phrase non terminée puisque dans les romans on tourne les pages – et ce texte, ce texte qui est sorti, ce texte qui est à l’origine de ma transformation intérieure, ce texte non relu, non modifié, jeté brut sur le clavier en quarante-cinq minutes :

Il l’a oubliée.

Elle tient sur ses jambes, encore, elle flotte un peu. Elle est dans cet entre deux où la journée pratiquement terminée les derniers clients payent et s’échappent de leur table en raclant leurs chaises sur le sol, cela signe sa fin de journée à elle ; et tout est encore à faire pourtant, tout est à remettre en place, droit, dans une perfection presque douloureuse. Toujours douloureuse. Elle n’aime pas l’ordre, il l’étouffe.
 
En attente de la fuite, de la fin elle se tient sur le bord de cette dernière heure qui la rendra à la vie et elle jette des regards de plus en plus fiévreux, de plus en plus inquiets car enfin, que fait-il ? Elle devrait compter ses billets, elle devrait rentrer les tickets de restauration, elle devrait se dépêcher, il devrait être là.
 
Elle entend à peine Martine s’énerver, une erreur ou bien alors trois, mauvaise manipulation, elle entend à peine elle regarde par la fenêtre l’absence, elle regarde elle voit qu’il n’y a rien à voir, elle voit ce qui ne peut être qu’un oubli parce qu’il est impensable que ce soit autre chose, il est impensable qu’il la laisse là, pas ce soir, pas comme ça. Elle répond que bien sûr oui, elle va faire plus attention et elle sent se refermer sur elle ce qu’elle ne veut pas voir, l’impossibilité de l’oubli. Elle lutte sur ce qui la fera basculer, elle fait taire l’angoisse, elle reprends ses chiffres sous l’œil de sa patronne, elle s’empêche de voir qu’un équilibre s’est rompu. Elle se surprend à rire d’elle-même, il doit être là, dehors à fumer, marcher, peut-être, et simplement elle ne le voit pas, elle le devine, elle

Et quand j’ai eu terminé de lire, la voix légèrement au bord du précipice parce que j’avais peur si peur de lire à voix haute, j’ai relevé la tête et j’ai perçu le regard échangé avec l’organisatrice, le regard et le sourire, le regard et puis ces mots :
_ Vous avez déjà lu Marguerite Duras ?
_ Non pas encore, c’est prévu (je l’avais mis dans ma pile à lire 2 semaines avant. Synchronicité..)
_ Parce que vous écrivez comme elle. Oui.. vous avez une écriture durassienne. Lisez-la, c’est avec elle que vous allez progresser.

L’écho est en moi, sans arrêt en moi il y a cet écho, cette phrase, Marguerite Duras tourne dans ma tête, Duras.
Je crois que je suis allée à cet atelier d’écriture uniquement pour entendre ça.
Parce que depuis j’ai commencé à la lire, et je me suis prise une claque monumentale d’écriture.

Je compte bien atteindre, dépasser, progresser, être moi à travers ces mots qu’il m’a offert : j’ai un style, j’écris, je suis écrivain.

Je suis écrivain.

3 commentaires sur “3”

  1. Je te reconnais sur la photo, hu hu ^^
    Je ne sais que dire. Mais je tenais à laisser une petite marque de mon passage ici, comme pour garder vivant comme un lien entre nous. J’ai lu ts deux derniers articles sur cet atelier dans la volée, dans l’ordre d’écriture, et dans celui ci je te sens tellement partir, loin, dans le monde du livre, de la reconnaissance, je te sens tellement loin vers ce que tu dois réaliser en fait que… faudrait-il ne pas le dire en fait ? … Que je me dis quelqu’un qui soudain va si vite si loin, il va me laisser perdue dans l’espace.
    En vérité, je suis heureuse pour toi. J’ai envie de lire la suite. Le numéro 3 et 4 de ces ateliers, j’ai envie de lire d’autres de tes productions et la page 16 et 17 de ce roman, Marguerite Duras je connais déjà bien et j’aime beaucoup, j’ai envie de rattraper mon retard ressenti par rapport à toi qui avance en te lisant. Alors, s’il te plait, pour ne pas m’oublier : écris.

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