Il suffit d'un mot

Espoir et escapade imprévues (faute volontaire n’en est plus une)

rose mouche je pars
Rose Catherine Deneuve

 

Je pars quatre jours.
Lors d’un groupe de discussion sur la parentalité bienveillante, une maman m’a dit hier « il vaut mieux planifier un départ que planter la famille pendant six mois parce qu’on craque » et elle dit vrai, elle dit juste, elle dit ma peur celle que je ressens qui est en moi de temps en temps. Je l’ai posé à l’arrache ce départ, LeChat qui me dit tout bas juste après les mots de cette maman « mais c’est une évidence prends le train jeudi » alors je prends le train et nous sommes jeudi, je le prendrai ce soir, je vais voyager.

J’aurais du être seule. L’idée de LeChat était une coupure nette, entière, complète, une coupure d’enfants un fractionnement. L’amputation. Il faut croire que je n’ai pas pu, pas réussi ou alors pas compris mon besoin ou que peut-être au contraire je suis celle qui l’a le mieux entendu. LeChat hier pleurait. S’échappait sa frustration, sa colère, son épuisement, cette fatigue familiale qui plombe et s’enfonce chaque fois qu’un enfant hurle ou frappe l’autre : ils s’aiment et ne se supportent plus, un même élan sans contradiction. Prince ne s’exprime plus qu’en pleurant, comme ça, là, immédiatement, une couverture mal mise et il hurle s’énerve frappe les plis et nous prenons sur nous ses cris parce que nous n’avons plus la distance, parce qu’il n’existe plus de silence chez nous.

Je sais que lui laisser les deux enfants aurait été possible mais si difficile alors que déjà il craque jour après jour, je sais que les enfants ont besoin d’être séparés, je sais que Prince a besoin d’être un grand loin de son frère si jeune, je sais ce que je trouverai là-bas et ce que je n’aurais pas eu s’il était resté à la maison.

Je pars quatre jours, sans ordinateur et avec un enfant.
J’ai un peu l’impression de prendre la fuite, Hibou a pleuré tout ce qu’il contenait de tristesse, il dit « moi je veux qu’on soit quatre, je veux qu’on soit la famille », la séparation l’angoisse. Alors j’en ai pleuré, on s’est un peu tous énervés. Je pars quatre jours, je suis persuadée que cela fera du bien à tous et pourtant c’est difficile ce choix, c’est difficile de se séparer, c’est difficile de faire parfois, ce qui est nécessaire à la survie de la communauté.

Parce que l’oxygène est un problème, parce que l’appareil pèse plus lourd que moi, LeChat nous emmènera à la gare de Clermont Ferrand, pour avoir un direct. Sa patronne très gentiment, lui a donné son lundi, pour qu’il puisse venir me chercher, car le we il n’y a pas de direct et qu’il m’est inenvisageable de changer de train, de quai avec un appareil plus lourd que moi, et ce poids, ce poids que je traine c’est la maladie dans un grand sac, c’est effrayant ce poids effrayant ce sac. Mes yeux gardent la tâche jaune sous la peau, ils continuent de gonfler, sous l’œil gauche une boule dure s’est formée et sur une impulsion juste sous l’œil et avec inquiétude de mal faire j’ai massé légèrement avec du cicatril – cette pâte étonnante qui fournit à mon corps de quoi fermer ses blessures puisque ce dont je manque, moi, c’est de ce collagène qui tient le corps en place – et la boule semble s’être étalée, légèrement résorbée. L’œil lui est toujours gonflé. Je suis la pire malade du monde, je n’ai pas pris le rendez-vous avec le dermatologue pour la biopsie, je crois que je résiste, je refuse, je ne veux pas retourner dans le circuit médical et être malmenée, je ne veux pas de la tumeur bénine nommée par ma médecin, je ne veux rien que la paix et mon corps bancal, je ne veux rien que l’écriture.

La semaine prochaine, entre notre retour et l’espoir que l’équilibre s’installe entre tous enfin, j’aurai mes gants. Ceux qui tiennent les articulations en place, ceux dans lesquels je fonde tout mon espoir – un seul, unique – parce que savez-vous, depuis que j’écris, mes doigts lâchent, se retournent, se déchirent et que si la maladie – la lourde qui se traine dans un sac comme un boulet au pied – m’empêche toute écriture, il est certain que j’en crèverai.

Je pars et j’espère, je pars et en moi, j’y crois. Dans le train j’écrirai et j’espère qu’il me viendra la suite de cet abécédaire qui commence à s’essouffler sur les lettres plus rares, j’ai écrit kimono et c’est un texte qui se tient bien dans l’élégance du tissu. Je crois oui, je crois que je vais y arriver.

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