Il suffit d'un mot

Les corps nus abusés

 
 
Est-ce que je vais savoir dire.
Est-ce que l’on sait. L’histoire, les gens. Sait-on. Les mots, les violences, les morts. Sait-on.

 

S’est-elle arrachée à la peur de mourir ?

montagne cachee

 

Je suis partie loin, je suis revenue d’un savoir terrible qui m’a changée profondément.

Est-ce que l’on sait, la femme qui rit et s’amuse de tout, se fait belle chaque jour même pour aller à la plage, parle de tout et surtout de rien, la femme est-ce que l’on sait la femme qui achète tout ce qu’elle voit et partage, la femme qui sourit sans s’arrêter, s’occupe des animaux blessés mais jamais des hommes, sait-on, peut-on savoir qu’elle a été tuée trente-neuf années, qu’elle n’est pas vivante, qu’elle n’est pas là n’y sera plus ?

Peut-on imaginer ce que traversent les gens, leur manière de survivre.
Leur manière de mourir dans un rire, dans un cheveux échappé de la coiffure.
Leur manière d’échapper aux ruines.
Peut-on.

La femme qui exaspère parce qu’elle rit tellement fort, parce qu’elle n’écoute pas quand on dit non quand je dis non parce que le sien a été étouffé et qu’elle a pensé qu’elle en mourrait, qu’il la tuerait, oh oui. Qu’il la tuerait. De ce corps qui tombe, de ce non hurlé de ce non murmuré aurait du venir la mort, de sa violence de sa poigne il aurait du l’anéantir et il l’a fait. Elle a été tuée sur ce non, un non usé d’être prononcé depuis les nuits de l’humanité, et le cœur s’est battu le corps a tenu la tête a lâché. Est-ce que l’on sait ce que cache un rire, ce que cache un ventre, ce que cache un enfant ? Sait-on l’échange de liberté qu’un humain peut concéder dans un réel occupé de mort, pour un enfant qui appelle à en hurler un devenir à ce passé innommé ? Écrasé sur les ruines, étouffé par son histoire, faisant siffler un asthme sur les décombres. Sait-on les ombres sur lesquelles grandit un enfant, celui qui sait sans savoir, qui détient en lui ce qui le creuse. Il porte la violence, il meurt de silence, il dit les paroles avec son corps sur celles qui traverseront sa vie, imprimant ces minutes avant lui, ces minutes de corps à corps qui décideront de ce qu’il sera. Ce corps qui transmet, qui dit qui tait qui hurle, ce corps a qui on a refusé la parole qui ouvre déchire l’espace temps et où tout sombre jusqu’aux morts. L’héritier des corps nus abusés, l’héritier qui ne peut l’être sur le fantôme de la femme qui se tient pour mère.

Est-ce que l’on sait comment survit l’enfant d’un crime jamais nommé.
Sait-on la famille dévastée, famille décomposée qui traine sa mort insurmontable, sait-on qui survivra.

Moi qui sait tout cela, je ne sais rien. Je ne saurai jamais que les mots, je ne saurai jamais que son corps sur le mien, traversé par le premier viol, par ces viols répétés qui se jouaient dans la haine et l’amour en résonance de ce qui se taisait d’avant lui, d’Avant. Le corps tenté parce que quoi d’autre si l’on est amputé, parce que. Quoi d’autre. Est-ce qu’il détenait la connaissance d’agir à en arracher la survie de sa mère, à en frapper la barrière de son corps puisque les mots s’y mourraient, est-ce qu’il avait connaissance de creuser sa tombe et celle qui l’avait mise au monde pour un secret de conception mortifère, et puis de tuer son couple, de le rejouer encore et encore nuit après nuit pour faire hurler les corps qui se taisaient du crime ancien ?

Dans la haine. Dans l’amour. On se fait habiter, balayer par un non-savoir et on se rejoue dans l’infini, on en meurt et je ne sais pas je ne sais rien de ce qu’il a tué en moi, de ce qu’il a fait de moi, de ce qui devait se dire de ce que les hommes n’apprennent pas à respecter. C’est une déchirure par le milieu, sans origine sans chute qui se cherche une réparation, qui trouve le courage de se dire, enfin, qui s’est guettée dans les mots qui s’est trouvée dans l’écoute et ou rien n’a failli rien n’a jailli soudain que les larmes qui coulaient sur cette fragilité d’instant passé et présent, dans cet après, enfin. Après.

S’est-elle arrachée à la peur de mourir ?
Quelle vie dans son ventre, pour s’agripper à l’horreur,
est-ce que cela sauve est-ce que cela meurt.
Est-ce qu’il reste encore quelque chose. A. Dire.


Je ne sais pas comment en revenir.

 
 
 

 

4 Comments:

  1. Peut-on en revenir vraiment?
    Peut-on y croire, peut-on vivre vraiment, après ça, après tout ça?
    Avancer doucement, pas à pas, penser à soi, prendre soin de soi, apprendre à s’aimer. Y aller doucement. Ne pas se juger. De la bienveillance et de l’amour.
    De douces pensées pour t’accompagner dans ce long parcours du combattant.

  2. J’ai du mal à trouver les mots. Crainte de la maladresse.
    Je ne peux pour autant rester silencieuse.
    Alors je t’envoie tout mon courage.

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