Il suffit d'un mot

Un mot contre le mur


Klaus Badelt – Queen of the Desert

 
 

Je ne peux plus rien.
Des bras serrés autour de soi, ça soulage.
On pourrait presque croire que ça va mieux quelquefois.
Une minute d’air respirable.1

La médiathèque ce matin. Le parvis. L’escalier. Un homme, un peu âgé, un peu absent. Il descend la première marche péniblement et s’arrête là, au moment où je m’arrête sur la souffrance de mon poignet. Il a une canne, j’ai une béquille. J’ai levé les yeux, il a baissé les siens et nous nous sommes croisés sur l’objet qui nous soutenait, ce bâton fragile auquel nous nous raccrochions au même instant. Toute une solitude en partage, un ralenti étonnant que cet arrêt de deux personnes. Il descend sur nos sourires légers, teintés, il regarde le poignet que je masse, il me dit « vous ne vous êtes pas habituée » et ce n’est pas vraiment une question. Je ne suis pas certaine que ma réponse en était vraiment une. Je me suis étonnée et je l’ai gardé pour moi, mais comment savait-il que c’était durable, la béquille, que ce n’était pas passager, il m’a demandé cela fait longtemps ?, nous avons glissé ainsi, entre les sourires. Je ne lui ai rien demandé, est-ce qu’on demande à un homme quand est-ce qu’il a vieilli ? Ou alors peut-être. Je n’ai pas osé, il me semblait que c’était au-delà de la vieillesse, sa canne. Nous avons échangé de grands sourires et puis autre chose, la sensation d’être, peut-être.

Je suis coupée du reste du monde avec un rasoir.1

Je ne sors jamais avec les béquilles, je n’aime pas. Les regards, la lenteur, la marche boiteuse, la douleur du haut du corps. Je l’ai fait pour lui. Il était dans cette faille désespérée où tout lui coutait, et ce qu’il avait besoin de moi je pouvais bien le lui offrir. Je lui ai dit, il faut que je t’aime et nous avons souri. Je suis allée jusqu’à la médiathèque, en béquille, en sourires, en regards.

L’amour sert à mourir plus commodément à la vie.1

Je suis contre le mur. Ou alors juste en face. J’attends. Je n’écris plus. Le ciel s’est affaissé toute une semaine, ce fut autant de douleurs et de pénibilité. Le premier jour où le soleil s’est relevé de tant de pluie versée, j’en ai fait autant, j’ai emmené les enfants et nous avons marché, marché jusqu’au parc, marché jusqu’à une liberté de mouvement que l’appartement ne peut combler. Mais c’était trop, je l’ai senti avec les nuages qui cachaient le soleil, avec le vent qui me refroidissait trop vite, avec mon corps qui faiblissait. La minette nous avait suivi quelques minutes, le temps de se terrifier sur les voitures quand nous traversions, elle nous a suivi et puis nous a laissé partir, nous allions trop loin. J’allais trop loin, ne le savais pas encore.

J’ai claqué le muscle de la cuisse sur un malentendu de distance.
Je me suis assise.
Il a lâché.

 
 
1 La Douleur, Marguerite Duras
 
 

ecriture feuille orange

 
 

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