Il suffit d'un mot

Un brouillard de 5 km


 

L’orage nous a surpris entre deux rires, et pourtant nous n’y croyions encore pas réellement. Je crois qu’il nous a fallu dégouliner et courir sous un abri avant de réaliser que nous étions sous un rideau de pluie, comme deux amoureux qui ont refusé de regarder le ciel. La veille déjà, nous pensions nous tremper. Nous étions partis marcher après le repas du soir, à la nuit un peu tombante et à la pluie flageolante. Nous étions passé finalement, entre les gouttes. Mais hier, mais quel orage et puis ce plaisir d’être ensemble si complètement trempés, à chercher un restaurant qui avait finalement fermé. Déménagé, m’a gentiment expliqué un coiffeur sur le pas de sa porte et qui voulait bien nous servir d’abri. Mais la pluie, nous l’aimions, même aussi forte. Courir sous la pluie, c’est si amusant ^^ Nous avons finalement mangé à la maison et j’ai préparé des pois chiches à l’indienne.

L’expérience m’a fait ce matin, préparer des vêtements de rechange, pour ce cas improbable où l’orage récidiverait au-dessus de nos têtes, où même une simple pluie. Ce fut une idée lumineuse – qui a sans doute particulièrement plu au camping-car garé à côté de nous et que je croyais vide. Et lorsque nous partons, quelques nuages gris dans le ciel, des traces bleues et quelques rayons timides, pour ce pan de montagne que je rêvais de randonner depuis l’automne dernier.

Sans enfants, tout est permis !

Personnellement, je commence à douter lorsque je vois le temps tourner. LeChat, toujours très optimiste, est persuadé que tout là-haut le ciel sera dégagé. Que nous serons juste au-dessus du brouillard. Moi, sans doute un peu trop terre à terre, songe que le temps sera sans doute plus difficile, au contraire, mais que nous ne le saurons pas, tant que nous n’y serons pas.

route 1
Plus nous roulons, plus le temps se dégrade. Le bleu du ciel disparait petit à petit pour un gris étalé entre les arbres. La montagne à son tour se grise, perdant le paysage.


route brouillard

route 3 vaches

route montagne brouillard

Au pied de la chaine du Sancy, le brouillard s’épaissit, nous enferme. Le ciel embrasse les hauteurs, nous n’avons plus la moindre vue dégagée. Pour autant, nous avons malgré tout une bonne visibilité au sol, pas la moindre brume ne vient nous dissuader d’avancer. J’aperçois même un gros terrier relativement éloigné, mais fatiguée je me dis – je me parle souvent à moi-même – que je le photographierai au retour. Il n’y a donc pas de photo – parce qu’au retour, nous arrivions à voir nos pieds et c’était déjà bien.

A l’aller, le ciel est donc chargé mais le chemin impeccable :

sancy brouillard eclaircie

sancy brouillardFils du périphérique

sancy lechatOui. Pieds nus.

Doucement. Il arrive comme ça, doucement. Un léger voile, si léger qu’on hésite à croire qu’il descend des hauteurs, par la gorge de la montagne. Insidieux. Nous continuons à grimper. Dans l’herbe, les cailloux, les rochers, les ruisseaux. Mon mari se sent le pied plus sûr, nu, sans chaussure. J’enjambe les cours d’eau, il les traverse – vite, ils sont glacés – et les randonneurs regardent ses orteils. Comme de travers, le regard. Avec un sourire, le travers.

Le brouillard finalement nous attrape. Soudainement un peu, pourtant il nous prévenait qu’il arrivait mais soudain il est vraiment là. C’est comme ouvrir les yeux, le matin, lorsqu’on dort encore. On ne sait pas très bien ce qu’il s’est passé, mais nous y sommes. Submergés, entourés. Nous progressons dans le nuage, notre regard s’accrochant encore au décor.

sancy brouillard arbres

brouillard sancy randonnée

brouillard sancy chemin

brouillard sancy bord du chemin Le bord du chemin, à peine esquissé

Rapidement, nous perdons l’avenir, ce chemin devant nous qui s’efface. Lorsque je me retourne, nous avons également perdu le passé. Rien devant, rien derrière. L’instant présent, en pleine montagne. Un instant présent mouillé, humide, froid, un instant présent en jeu d’ombres. Le vent souffle, par rafales, de plus en plus fort, nous trempe. Une sorte de bruine gouttèle sur les lunettes, je vois comme à travers un brouillard supplémentaire. Le vent nous pousse doucement en arrière, comme pour nous dire qu’il n’y a rien, plus loin, rien. Nous nous obstinons, nous avancons dans les rochers. LeChat me tient la main, m’aide à me placer. Je m’arrête. Tout le temps. Les muscles hurlent et je n’écoute pas, enfin juste ce qu’il faut pour ne pas me blesser, je m’arrête tous les dix pas mais je continue. Nous voyons alors se dessiner des vaches, sur le bord et au milieu du chemin. Dames impassibles.

vaches sancy brouillard

vaches sancy brouillard

Et puis. Nous n’avons plus rien à distinguer. Rien. A peine, parfois, lors d’une bourrasque. Une montagne que l’on devine impressionnante en filigrane, ce qu’il faut pour placer les pieds. Notre regard se rive sur nos pieds, sur les cailloux qui glissent, sur le chemin qui continue de grimper. Nous croisons des randonneurs qui redescendent, fixent les pieds de mon mari, écarquillent les yeux, sourient. Parfois nous nous arrêtons discuter, et nous faisons connaissance avec des gens charmants. Nous nous quittons parfois comme à regret, dans ce brouillard, une voix est agréable et rassurante. Je suis impressionnée par le nombre de personnes que nous croisons, malgré le temps infernal – mais beau, si majestueusement beau.

brouillard montagne sancy pierres Vous ne voyez rien ? Nous non plus. Pour vous, j’ai éclairci la photo.

Comme je peine à avancer, LeChat récupère mon appareil photo, que j’ai installé sous ma veste pour le protéger de la bruine. Je ne photographie plus rien à partir de là. Délestée du poids de l’appareil, je marche avec plus de facilité. Pourtant, nous hésitons à plusieurs reprises. J’ai de plus en plus mal aux genoux et aux muscles, je peine à avancer et puis finalement nous décidons de continuer : il n’est pas possible d’être arrivé jusque là et de ne pas atteindre le haut de la montagne. Et nous avons raison de persévérer. A peine quelques minutes et nous arrivons à un col, qui décide sous un panoramique sans doute sublime mais présentement noyé dans le brouillard, sur quel chemin continuer à marcher. Trop de kilomètres pour moi, trop de blancheur, aussi. Le vide nous entoure, on le sent sans le voir. C’est perturbant et enivrant. Une sensation d’immensité sous cette mer de nuage blanc, de danger aussi. A l’abri derrière un pan de montagne entre les trois chemins, j’observe les rafales balayer la vie. Nous buvons, de l’eau puis finalement du thé bien que nous n’ayons pas froid : marcher tient chaud. Je profite de cet instant abrité pour prendre en vidéo les lieux, les vagues de nuages, le mur qui s’étend sous nous.

La vidéo :
A droite, le vide, l’inconnu. Deux chemins.
Les rafales.
Le chemin qui nous a mené là.
A gauche, un autre vide, connu puisque nous en venons.

Je vous conseille de la regarder sans le son, le bruit de la mise au point de mon appareil y est un grincement insupportable ^^’

Nous repartons, tenus par l’urgence que le temps se dégrade de plus en plus. Le vent nous pousse dans la descente, nous fonce en plein visage dans un virage, nous pousse de nouveau. Trempés mais ravis, nous nous arrêtons malgré tout discuter avec un homme qui souhaite savoir si c’est encore loin. Nous repartons avec plus de facilité pour mes muscles, mais avec horreur pour mes genoux. Je souffre de plus en plus, je tente de ne pas trop le dire pour ne pas l’inquiéter et puis finalement nous déconnons sur le fait qu’il va me porter. Mais je tiens. Nous frôlons les vaches qui nous laissent peu de place sur le chemin, mes genoux hurlent, ma cheville se retourne et finalement c’est moi qui crie. Je continue, si je m’arrête je ne marche plus. Nous continuons de rire, et étonnamment de croiser des randonneurs qui grimpent – les fous. Mes jambes tremblent, les muscles lâchent, mon mari continue de me tenir la main et l’exploit est là : j’ai marché deux fois 2,5 km, j’ai marché sur 5km, j’ai marché. Moi.
Je l’ai fait.
J’ai réussi ^^

Lorsque nous arrivons sur le parking – la pendule me dit que nous avons marché trois heures -, les rafales sont intenses, il pleut, il fait froid soudain en bas. Je me déshabille dans la voiture, comme je peux. Je me retrouve nue et tente de me rhabiller avec des vêtements secs, le plus rapidement possible. Avant que quelqu’un ne passe, en somme. Sans réaliser que le camping-car juste à côté, est habité. J’imagine que j’ai fait un heureux.

Je suis douloureuse, épuisée, je n’ai plus de jambes, je marche en me tenant aux meubles, et surtout, je ne regrette rien 😉

Je ne suis pas certaine de refaire cette grimpée avec le soleil et un paysage à admirer, toutefois. La sensation d’être passée sous un rouleau compresseur n’est pas des plus agréables, je vais mettre du temps à me remettre. Mais je ne peux qu’aimer ce que j’ai fait. Braver les éléments brouillard/bruine/pluie/vent, marcher aussi longtemps, en pleine montagne accidentée.. quel exploit pour moi..

 

2 Comments:

  1. Bravo pour cette ascension ! Les randonnées, même les plus dures, apportent toujours ce sentiment de satisfaction à la fin pour qui a su apprécier ce que son périple lui a apporté. La brume, c’est une ambiance différente mais pas forcément désagréable 🙂
    J’espère que tu t’es bien remise depuis.
    Les photos sont très chouettes en tout cas.

    1. Très différente mais magnifique. L’aspect feutré est impressionnant, c’est un autre monde.
      Presque remise, merci 🙂
      Merci <3

Répondre à Pidiaime Annuler la réponse

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *