mures main été


 

J’ai lézardé aux rayons de tous les soleils de l’été, je ne suis pas encore prête pour cette fraîcheur qui fonce sur septembre, bouscule les couleurs, rase les fleurs.
L’automne se profile au milieu des journées encore chaudes ; un peu de chaleur, quelque canicule égarée, un vent froid sur des nuages noirs, des feuilles qui s’éparpillent depuis les arbres. La terre craquelée, sèche, est comme brûlée. Notre jardin qui n’en est un que dans notre imagination, a survécu grâce à l’arrosage avec les bains des enfants. L’herbe est là, parsemée au hasard de pieds qui ne l’ont pas piétinée, des potirons qui ne verront jamais le soleil envahissent la terre dans l’ancien compost. La vigne, étalée immensément sur un tiers de notre mur, cache un merle, gourmand et ronchon. Il vient, et souvent nous nous faisons peur mutuellement. Nous ne voyons plus Merlette, je regrette son regard, sa vivacité, ses sautillements à moins d’un mètre de moi. Le groseillier nous a régalé, les fruits rouges ont accompagné notre été – ce jardin a un microclimat tout personnel concernant le timing -, le groseillier blanc s’est fait oublier, comme chaque année complètement perdu sur ce qu’il est censé être. La chaleur qui avait pris possession des instants, des respirations, des envies, s’est retirée pour un temps maussade et pourtant plus tranquille, plus apaisé. Plus humide, bien que sans pluie.
Notre petit coin sauvage est toujours là, traversé d’idées de voyages, de pensées oniriques, de couleurs inventées. Il se fait, sans notre aide, une vie.

Il semble que j’ai oublié la mienne. La sensation d’avoir trébuché sur mes projets. Sur moi. Sur les autres. Est-ce que j’aurais pu anticiper, observer, comprendre ? Les signes se sont installés, petit à petit le corps a dérapé sur une descente qui me paraissait à moi, bien tranquille. Sous les yeux, le xanthome s’étale, gonfle. De simple tâche, avec une régularité d’horloge suisse, la peau gonfle, dégonfle, gonfle. Sous les doigts, une boule qui apparait, disparait, apparait avec un yo-yo émotionnel lié. Comme une identité avalée. Parce qu’il est à qui, ce visage épuisé avec ses yeux pochés. Je suis fatiguée d’être fatiguée, comprenez. Fatiguée de ne voir dans le miroir que l’épuisement. Je ne cherche pas le visage de mes vingt ans, non je cherche celui de mes quarante. Je ne sais pas si je me ressemble. Le corps se fatigue à me parler, à me dire, à me crier, alors ce corps a dû trouver un autre messager pour que j’entende. Le grain de beauté de plat qu’il était, s’est gonflé, étiré, est devenu gênant – la dermatologue, je n’irai pas la voir uniquement pour une tâche qui devient solide, le ventre s’est arrondi comme si je devais faire un régime. Je me suis cognée, l’épaule, la hanche, les jambes, la main, j’ai bleui à l’épaule, à la hanche, aux jambes, sur la main.

J’ai continué. Les projets, des autres, ceux des enfants, ceux de mon mari, sans me demander ce que je voulais, moi. J’ai écouté les autres, les enfants, mon mari. Sans m’écouter, moi. Sans même m’apercevoir que je voulais parler. Je l’ai fait avec beaucoup d’amour, de tendresse, de douceur, je l’ai fait pour les autres et je me suis oubliée. J’y ai perdu l’écriture, la création, le bien-être. La santé. J’ai dit oui à tout parce que c’était de la magie, ce tout. C’était beau, et c’était trop.

Je me suis demandé, soudain, à la suite d’une phrase qui m’était destinée alors qu’il ne me semblait pas, ce qui me gonflait. Et la réponse était, absolument tout. Une saturation folle au-delà de tout.

Alors je me suis effacée de tous les projets qui m’avaient été offert si gentiment. Absolument tous. Je n’ai pas encore retrouvé les miens, je ne sais pas encore ce dont j’ai besoin, je ne sais rien de ce qui fait que je me ressemble.
Je reprends. Tout
Je pars sur un coup de tête et mange des mûres, délicieuses et je ne veux plus quitter le buisson je veux rester là, c’est merveilleux les mûres c’est merveilleux de manger en pleine nature et sur l’arbre.
Nous filons en totale improvisation à la piscine et si je ne peux pas me baigner malgré les 36° (dimanche), j’ai apporté ma liseuse, et je surveille les enfants et je tombe mon livre et je tombe en moi et c’est si doux.
Et puis aussi, peut-être, si la personne rappelle, j’irai à un cours de Tai Chi – ou de Qi Gong, sur le site ils n’ont pas l’air de savoir exactement ce qu’ils font, entre les deux disciplines leur cœur a sans doute balancé. Et en attendant, je vis une vie autre, une vie ailleurs, une vie la même. Depuis je croise – deux fois deux jours de suite – une toute petite de quelques mois, lorsqu’elle me voit elle éclate de rire et tout son corps se tend vers moi, elle me fait fondre cette petite, elle m’a attrapée par le cœur. Hier j’arrivais à l’association avec l’appréhension de voir ma fatigue s’aggraver, je suis entrée au moment où sa maman entrait dans la pièce et cet éclat de la petite, cet éclat juste pour moi, un cadeau… Son corps s’est tendu, elle voulait mes bras, elle s’est blottie, toute petite bout magnifique, et son sourire s’est posé contre mon épaule, a glissé sur mon cœur, sa tête s’est alourdi et le temps de dire bonjour tout de même à la maman, le temps d’échanger neuf mots, j’ai senti la respiration d’un bébé endormi contre moi. Comme ça. Cette confiance… elle m’a fait chavirer… J’ai discuté, beaucoup, j’ai ri, j’ai écouté, beaucoup, et j’ai reçu les sourires de cette enfant lorsqu’elle s’est réveillée… Lorsque je suis partie, j’étais emplie de lumière. Vraiment, emplie de lumière.

Cette après-midi, à la médiathèque, sans se concerter, nous y étions en même temps, et ce sourire encore, ce sourire et tout son corps qui se tordait en arrière pour me voir lorsque je lisais une histoire, alors je suis allée la chercher et nous avons lu l’histoire ensemble, mes enfants et cette petite extraordinaire qui sourit au monde et jusqu’à moi.

Oui, je craque pour cette enfant.

 

Hibou, 4 ans
_ Tu sais, moi je suis allé chez Blanche, je suis allé à la piscine, je suis allé chez papé et mamé, j’ai nagé, j’ai lu, j’ai voyagé, je suis allé à la médiathèque, j’ai marché, j’ai mangé, j’ai dessiné… Tu vois, j’ai fait plein de choses dans ma vie !

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