Le Hêtre du voyageur

Avant de parler de lui, de l’être que j’ai rencontré, je voudrais poser votre regard, votre écoute. Que vous respiriez dans l’instant présent. Comme je l’ai fait dans cette forêt, comme je le fais depuis plusieurs semaines. Je n’ai pas pris le temps présent d’en parler, je ne l’ai pas conscientisé pour traverser de vous à moi cet espace-temps qui existe sur l’instant et s’évapore pour devenir un passé duquel j’apprends à me défaire. Apprendre à ne pas exister dans le futur, dans le passé. À être. À lire en conscience, à respirer en conscience, à regarder en conscience. À écouter, en conscience.

Avant de parler de lui, il me faut également poser pour vous le regard que je pose moi sur les êtres, la nature, les légendes. Je crois à tout et ne crois en rien. Il n’y a là aucun paradoxe, je crois en ce que je ressens, simplement. Je suis venue à Brocéliande sans aucune volonté de rencontrer Merlin, Viviane ou Morgane, ni même d’aller sur les lieux mythiques et essentiellement touristiques. Je suis avant tout intéressée par l’Autre, la rencontre profonde de l’être à l’être. Je raffole des histoires mais ne songe pas spécialement qu’elles ont un lieu et donc une trace. Je suis venue dans cette forêt relativement vierge des légendes et sans aucune volonté de les rencontrer. Je ne voyais que les arbres et leur appel intense qui résonnait en moi. Ce que je tente d’exprimer, c’est que je ne pensais pas au tourisme, je ne pensais pas à Merlin ou au Chevalier du Lac, je n’étais pas dans ce passé riche de contes.
Nous n’avions donc rien préparé à visiter. Nous venions pour les arbres remarquables.

Avant de parler de lui, l’hêtre du voyageur, – et ce sera le dernier point important -, je voudrais ajouter une expérience que j’ai vécue lors d’une tempête. Je ne crois pas que c’était en 1999, il me semble un peu après (2003 ?). Mais c’était en décembre, autour de noël et je me trouvais à Nantes. Le père de S. nous avait emmenés à Pornic et quelque chose s’était produit sur les falaises : j’ai soudain entendu les arbres. Ensemble. Une communication parfaite, impressionnante, ils disaient la tempête à venir, ils se préparaient. Ils étaient dans une urgence joyeuse, une urgence terrible, je n’entendais plus que ça. Je me suis mise à les photographier – et à l’époque j’étais encore à l’argentique -, à les approcher, les toucher, j’étais bouleversée. S. avait ce petit sourire moqueur qu’il me dédiait lors de chacune de mes excentricités, ces particularités dont je suis coutumière et que j’apprenais à étouffer pour éviter ce regard-là – bien mal, j’apprenais bien mal. Toute la nuit suivante, de retour sur Nantes, j’ai entendu le chant de la terre. D’une magnificence bouleversante. Je l’entendais se soulever – la terre, je l’entendais se soulever avec délice, volupté -, je l’entendais accompagner, vibrer avec la tempête, je l’entendais chanter.. chanter.. Comment exprimer par la joie, ce que l’humain voit en désastre ? La terre vivait la tempête comme un nettoyage intérieur.
À partir de ces jour-nuit-là, j’ai expliqué que j’entendais les arbres. Ce qui était important dans cette phrase – et à côté de quoi je suis passée toutes ces années-, c’était « les ». J’ai pris conscience dans la forêt de Paimpont que jusqu’à présent j’entendais une forêt, les arbres dans leur ensemble, leurs communications entre eux. Je les entendais parler ensemble. Ce que je percevais d’un seul arbre m’effleurait, ou plus exactement j’effleurais l’individu. Comme lorsqu’on sent une personne derrière soi et si l’on se retourne elle se trouve loin.

Je me tenais là. En lisière. Avec ce privilège de les entendre, ensemble.
Ce que je savais intuitivement, je l’ai vécu ces quelques jours en Brocéliande. Et ce fut une révélation brutale, intense et profonde de l’essence même des arbres.

 
 

14 septembre, 19h20 – le hêtre du voyageur :

Nous sommes au cœur de la forêt de Paimpont, en direction de Trehorenteuc via la D40. C’est une colline qu’escalade une route, et lorsque nous arrivons à son point culminant, juste sur la droite un chemin se découvre. Une barrière forestière en interdit l’accès puisque nous sommes dans une partie privée de la forêt, une barre aussi verte que le feuillage qui nous entoure. Huit ou neuf personnes en sortent comme nous arrivons, et nous échangeons un sourire complice qui se passe de mots. Je les crois espagnols, ne suis pas certaine. En partant, depuis sa voiture, l’un d’eux me fera un grand signe de la main, connivence d’amoureux de la nature, sans doute. C’est sur cette note fraternelle que nous avançons à notre tour, seuls, entourés par la pénombre et la grisaille. Pas le moindre rayon de soleil ne perce les nuages, des gouttes de pluie tombent parfois en toute légèreté, un peu absente, un peu présente.

Quelques pas et déjà nous y sommes, bien qu’il soit encore invisible. Il se fait oublier, insaisissable tant qu’il ne s’est pas dévoilé. Caché derrière une immense barrière de houx superbe, son imposante présence se fait sentir. Lorsqu’il apparait, nous en avons le souffle coupé. Je le mitraille de photos, pour les trois-quart elles seront floues. En cause, la faible luminosité. Pour une meilleure visibilité, j’ai éclairci les photos. Je présente d’ailleurs mes excuses à celles et ceux qui passeront par leur téléphone, les photos sont relativement lourdes, je les ai réduites (jouant sur la qualité de l’image) autant que je le pouvais mais j’ai conscience que ce sera un affichage ralenti.
 

hetre du voyageur broceliande

 
Comprenez ces branches ouvertes, accueillantes… Le sentez-vous ?
Il enveloppe. Prend soin. Accueille.
Je sentais son aura autour de moi pendant que je le photographiais. Il me paraissait ancien, pour tout dire il m’intimidait.
 
hetre du voyageur broceliande branches

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Le tronc est sublime, abimé aux endroits où les visiteurs posent la main, frottent, récupèrent de l’écorce, se posent contre son tronc pour en être entouré. Certains s’assoient sur sa première branche, l’absence de mousse où ils se posent en atteste.
 
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En voulant vérifier la netteté de mes photos, j’ai constaté un phénomène très étonnant, qui ne surviendra qu’avec cet arbre-ci : une luminosité en mouvement, une petite lumière verte scintillante qui se déplaçait ; lorsque je reprenais la même photo, sans bouger, la lumière était ailleurs. Souvent dans l’ombre, à n’importe quel endroit de l’arbre même en lui tournant autour, pas de soleil ni même de luminosité, le soir tombait.. c’était des fées, une conclusion toute personnelle mais il fallait y être pour le saisir, il fallait y être pour les sentir, les voir, les deviner dans cette nuit qui prenait les sens. Qu’importe pourtant, parce que si on ne croit pas en la magie à Brocéliande, à quoi peut-on espérer croire ?
 
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lumiere hetre du voyageur

lumiere hetre du voyageur arbre


 
Certains le comparent à un chandelier, avec ses branches évasées qui remontent vers le ciel. Je le vois simplement accueillant, empli d’une grande douceur. Je le sentais comme prêt à s’éveiller et marcher, à embrasser le monde. Imposant.
Sur ses branches poussent joyeusement mousse et fougère.
 
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fougere

mousse

mousse-branche

branche-cassee-hetre-du-voyageurBranche cassée de l’arbre


 
Quand j’ai finalement posé l’appareil et que j’ai pris le temps de rencontrer l’arbre, mon esprit a eu besoin d’une dizaine de minutes. La fatigue mais pas seulement. Je me devais de poser les pensées parasites qui me venaient, respirer à son rythme à lui, entendre sa tonalité… Sa puissance m’a envahie, j’ai touché de mon esprit ses pensées, je ne respirais plus qu’à peine tant j’étais bouleversée. Il emplissait ma tête…

Je tourne autour depuis deux jours et m’aperçois que je ne peux raconter. Ce qu’il a fait, ce qu’il a dit, ce que j’ai entendu, ce que j’ai vécu – est-ce que les mots manqueraient pour ces communications-là.. ? Ce qu’il m’a offert, le don qu’il m’a fait… comment, comment le dire ? Les mots n’ont pas la richesse de certaines émotions.. Grâce à lui, j’ai pu marcher tout le séjour. Il porte merveilleusement bien son nom.

Ce visage m’a sourit. J’ai entendu son rire et c’est à cet instant précis que j’ai réalisé sa jeunesse. Je n’ai pas compris tout de suite ce décalage, entre ce qui visuellement semblait un vieil arbre et cette jeunesse indéniable que je ressentais. Notre hôte, plus tard, nous a expliqué qu’il avait « seulement » 300 ans.
 

visage hetre du voyageur

visage-arbre-hetre-du-voyageur

ambre-hetre-du-voyageur


 
LeChat m’a photographiée en pleine méditation. Lorsque l’arbre a considéré terminé notre communication, il ma repoussée, fermement et gentiment. Il m’a fallu deux jours de contacts avec la forêt pour penser comprendre deux choses – je doute toujours, tout le temps, de tout– : les arbres fatiguent des passages incessants et non respectueux où personne ne prend le temps de les rencontrer, et la puissance des arbres remarquables ou vénérables demande une certaine distance pour ne pas être balayée par elle.

 
Je n’ai pas trouvé l’origine de son nom. Sinon ici sans aucune certitude, une légende, sans doute une simple histoire, rattachée à l’hêtre du voyageur pour le plaisir des mots.
 
 

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6 commentaires sur “6”

  1. Serais-tu Dame Nature ? Ce n’est pas de la moquerie, mais un titre honorable en accord avec ce que tu décris. Ces rencontres magnifiques avec les arbres, la terre, et cet arbre-là. Merci d’avoir su raconter ainsi. Les images sont magnifiques, toutes. La lumière, ces nuances de vert, le tronc et les branches qui racontent les années qui passent. Merci, merci.

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