Pensine

Ralentir et ce serait le livre ?

 


 

tronc-rompu-hetre-du-voyageurJe n’y suis pas. Dans ces jours de routine, je ne suis pas. Il me disait « Prend le temps » et je l’entends encore, je ralentis encore. De ce voyage. Je continue d’entendre ces mots qui m’étaient destinés autant qu’au Monde, ralentis. Je respire. J’entends en moi le souffle qui se faufile, il me semble ne pas pouvoir ralentir encore, ne plus pouvoir m’intégrer non plus. J’ai tenté là-bas mais cela va trop vite et je n’y suis pas plus qu’ailleurs, pas plus que là ; je me sens baisser les bras, est-ce que je saurai jamais où me mettre. Est-ce que si je ralentis encore, je vais m’arrêter ? Je ralentis dans le froid et la fatigue, je ralentis mon être et j’observe ce que mon corps souligne dans cet hiver qu’il croit installé entre les éclaircies. Le vent se lève, majestueux, brutal, glacial, le vent se lève et la ville a organisé une course de vélos, je ne sais pas très bien, le vent et le vélo, ce que cela peut donner, j’imagine la force dans les cuisses et la crispation dans les mains, je ne peux m’empêcher de voir une rafale et l’envolée. Juste à ce moment, LeChat souligne « on aura peut-être un vélo dans la fenêtre » et c’est un rire qui m’échappe.

Ce que la fatigue peut se prendre comme droits, c’est intense de folie. Je ne saurai pas dire, ce que je déteste cette fatigue-là. Celle qui croit s’appuyer sur trois jours de randonnées, alors qu’une semaine a passé et qu’il serait temps de revenir en moi. J’ouvre les yeux sur une fatigue plus lourde que moi, je ne sais pas la lever. Je suis incompétente dans ma fatigue, c’est un brouillard installé qui pèse toutes les tonnes. Je fabrique ma vie depuis cet épuisement, l’oxygène accroché depuis l’impasse. Aux enfants qui couraient à travers la pièce et bousculait mon fil au risque de tirer dessus, mon mari qui ne perd jamais un instant pour rire a lancé « si vous débranchez le fil, maman elle s’éteint » et nous ne sommes pas si loin de la vérité, même dans le rire, ou alors surtout. Ce souffle est une illusion, je ne suis pas là, je me camoufle dans l’air.

J’ai froid dans tout mon corps, je me chauffe sur les thés et les bouillottes, j’ai froid de ce temps gris, froid du soleil égaré comme en hiver, froid de l’éloignement de mes arbres, froid de vous – comment peut-on cruellement manquer de l’autre, pourquoi cette faim dévorante de l’autre, ce besoin d’amitié et de rencontre en permanence, quand je suis tant entourée ? – et je dois trembler bien misérablement ; LeChat arrive derrière-moi, me serre contre lui, si fort, si fort que je voudrais y disparaitre et rester ainsi, contre lui, tout au chaud de son amour. Ai-je déjà dit comme cet homme est merveilleux ?

J’ai perdu le gout des croquis – et lorsque je vois cet artiste-là, je sais que c’est ainsi que j’aurais aimé dessiner -, ou alors c’est le temps que j’ai perdu, depuis cette fatigue trop souvent disposée entre la vie et moi, comme un rideau. Le dessin s’est éloigné, la création peine pourtant j’impose. Parce que si j’éloigne tout de moi je dépérirai, je le sais. Je suis repartie sur la couture, hier je faisais un pantalon pour Prince – enfin hier, je l’ai terminé, cela m’a demandé deux jours pour gérer mes doigts. C’est que cet enfant n’accepte de porter que des joggings bien confortables, que j’en trouve bien peu en friperie – à croire que tous les enfants sont en jeans, ce qui est fort possible – et que, cerise, il les use tous aux genoux en quelques semaines. Je rapièce et il déchire au-dessus ou au-dessous, je rapièce et je retrouve un trou, je rapièce et je crée du vide. A trop raccommoder, je coupe pour en faire des shorts et il tombe en manque de pantalons. Évidemment. Les friperies ont leur limite, les magasins pas chers ont trouvé la mienne – les petites mains, surtout, les petites mains, les petits salaires et les grandes indécences – alors j’ai pensé que je pouvais coudre moi-même : je serai sans doute efficace et compétente concernant les pantalons. Je vais tenir entre les coups d’aiguilles et les yeux fermés, et peut-être même que je me réveillerai lorsque mon corps aura compris que décidément, non, je ne veux pas être une larve douloureuse qui se déboite les articulations parce qu’il y a ce froid qui grignote les os. J’ai choisi mes tissus et j’ai poussé la chose jusqu’à m’en choisir un pour moi, tout doux, dans ce bleu tendre vers lequel je me sens revenir, pour me faire un pantalon dans lequel je serai bien, lovée, contre la chaleur de LeChat.

Mais plus que tout je voudrais reprendre les mots et j’ai commencé, un peu, vaguement. Doucement. Comme un début de quelque chose de grand, comme un début de quelque chose. Ou de rien, peut-être, de rien. Il est où, l’ordre du monde et ses manquements et toutes ces failles, il est où sinon dans ce que je n’écris pas.. je doute de ce que je n’écris pas, je doute de ce qu’ils peuvent être. Parfois – très exactement depuis mon atelier d’écriture où j’ai découvert ma capacité à écrire sur une personne dans la rue – je me dis que je devrais errer la ville et puis marcher encore pour me perdre, m’asseoir à une table d’un café et observer le monde, les gens, vous, observer les gestes qui vous définissent aux yeux de ceux qui vous regardent et qui ne sont pas ce que vous êtes, deviner l’après des gestes, rencontrer ce qui vous fait renoncer ou vous porte, ce qui change un chemin de vie. M’asseoir, observer, écrire. Les pensées, les mouvements, les deuils, les absences, les silences, l’intime, écrire. Je voudrais participer au monde, aller à la rencontre de la folie de votre monde, parce que je ne sais pas faire autrement, je ne sais pas nommer ce qui me dévore. Je ne sais pas.

Cet intense besoin de solitude couplé à ce dévorant besoin de rencontre, est aliénant.

L'Ambre des arbres coulent dans les veines des forêts, ils regardent les fées s'activer autour des humains et le monde meurt de son aveuglement. (Jamais les mots ne disent ce qu'ils pensent.)

4 commentaires

  • Marie Kléber

    L’équilibre est parfois si fragile…
    J’ai autant besoin du monde que de la solitude, autant besoin du trafic incessant que du silence. Je n’écoute que mon ressenti, mon coeur pour savoir quel temps il fait en moi. La douleur en moins. La douleur change peut-être tout aussi…

    • Dame Ambre

      Elle me change moi, déjà.. mais surtout elle a changé mon rapport aux autres. Lorsque j’ai envie de voir du monde, et que le bruit ambiant m’épuise et augmente la douleur.. je suis obligée de faire autour et avec elle, avant de pouvoir m’occuper de ce que je veux, moi. Le plus souvent je ne suis pas raisonnable, je décide que ce que je souhaite est plus important : en conclusion de quoi je passe des moments formidables avec des amis, et ensuite je me terre quelque temps pour me remettre 🙂 Mais c’est compliqué, oui..

  • Pidiaime

    Ces deux besoins se rencontrent aussi en moi, et c’est vrai que bien souvent la contradiction m’apporte des contrariétés, mais depuis quelques temps j’essaie de faire la paix avec ces sensations et de les accepter toutes deux comme partie de moi.
    Lorsque j’apprends que mes amies sont allées au bar sans moi, et que je commence à être jalouse parce que j’aurais bien aimé être avec elles, il y a cette petite voix qui me dit « qu’est-ce que tu racontes, tu détestes les bars, tu n’aurais pas été bien. C’était bien mieux d’être à la maison avec ton livre ». Je passerai du temps avec elles à un autre moment où ma solitude est moins précieuse qu’en soirée.

    Comme toujours, on ressent tes sensations à travers tes mots. Ta créativité est là aussi, et ton style est de qualité. Je m’imaginerais bien lire plusieurs pages à la suite, de mots comme ça… 😉

    • Dame Ambre

      Oui je comprends 🙂 De mon côté c’est plus une ambivalence permanente entre l’envie de voir du monde et rester seule, entre l’envie de sortir et l’épuisement, entre l’envie de me mêler à la foule et le besoin de me terrer (parce que la peur de la foule), vouloir aller quelque part mais ne pas être certaine de pouvoir ensuite rentrer (fatigue/douleur). Dans ma tête, je vis deux opposés ^^

      Merci de te mots, je suis très très touchée <3 (et cela m'encourage à persévérer).

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